Nabe ex libris


Tout le monde connaît Nabe, sa réputation sulfureuse, ses provocations médiatiques. Et si on parlait juste de ses livres ? Gros plan sur une œuvre prolifique, brouillée par les malentendus, par Guy Tournaye, l’auteur du Décodeur.

J’ai découvert Nabe par hasard, au milieu des années 90, chez un soldeur : Le Bonheur pour 3 francs, comment résister ? J’ai pris mon ticket pour ce road-movie de plus de 500 pages, sorti en 1988, et n’en suis pas revenu : virtuosité du style, liberté d’esprit, puissance d’évocation, avec des pages superbes sur Marseille (où l’auteur est né le 27/12/58), Fontfroide, le Carré Noir de Malevitch… Depuis, je n’ai cessé de guetter ses nouvelles publications et de courir les bouquinistes à la recherche de ses précédents ouvrages, introuvables en librairie : Au régal des vermines (1985), premier livre coup de poing où Nabe fait « de son nombril le maelström du monde » au risque de s’y noyer ; Rideau (1992), pamphlet jubilatoire contre la société du spectacle, à mille lieues du pensum de Debord qui « a finalement créé une bien-pensance aussi révoltante que les autres » ; Visage de turc en pleurs (1992), quête hallucinée de ses racines byzantines ; et bien sûr les quatre tomes de son journal intime (Nabe’s dream, Tohu-bohu, Inch’Allah, Kamikaze), monument de 4000 pages (du 27/06/83 au 16/09/90, jour de la naissance de son fils), antidote radical aux niaiseries autofictionnelles en vogue et accessoirement viatique indispensable à tous les apprentis écrivains désireux de connaître les coulisses de l’édition. Et puis il y a LE chef d’œuvre, L’âge du Christ (1992), pur joyau de 130 pages écrites à voix haute (dictées sur cassettes), où Nabe, au sommet de son art, transfigure sa première communion célébrée à 33 ans à Jérusalem devant le Saint Sépulcre.

« Je veux être le plus vexant des hommes », écrit Nabe qui se donne beaucoup de mal pour entretenir sa mauvaise réputation. En témoignent ses aphorismes cinglants (Chacun mes goûts, 1986 ; Petits riens sur presque tout, 1992), ses chroniques manichéennes (Oui, 1998 ; Non, 1998), ses poèmes sans fioritures (Loin des fleurs, 1998), ses allégories percutantes à souhait (K.-O et autres contes, 1999), ses interventions médiatiques pieusement retranscrites (Coups d’épée dans l’eau,1999) ou encore ses tracts décapants placardés sur les murs de Paris depuis 2006. Mais c’est dans l’exercice d’admiration qu’il excelle, comme l’illustre son deuxième opus Zigzags (1986), concentré d’enthousiasme à la gloire de Powys, Gen Paul, Soutine, Suarès, Corbière, Chet Baker et bien d’autres. Le jazz, « le seul communisme qui a réussi », lui inspire le très beau L’âme de Billie Holiday (1986), puis La Marseillaise (1989) d'après Albert Ayler et Nuage (1993) sur Django Reinhardt. Et c’est évidemment Céline, son maître absolu, qui hante le roman consacré à sa veuve Lucette (1995), docu-fiction subtilement montée en travelling arrière, de la mort à la naissance, dont les protagonistes réels, désignés par leur vrai nom, sont traités comme des personnages inventés.

A la suite des attentats du 11 septembre, Nabe s’égare, se répand en considérations géopolitiques fumeuses et commet trois ouvrages tout à fait dispensables : Une lueur d’espoir (2001), son best-seller (20 000 exemplaires vendus) écrit en moins de trois semaines, Printemps de feu (2003), récit de son voyage à Bagdad avant la chute de Saddam, et J’enfonce le clou (2004). Entre-temps, en 2002, il publie l'un de ses meilleurs livres, Alain Zannini (son nom d’état civil), roman magistral de 800 pages où l’auteur, exilé à Patmos, tombe le masque, brûle ses derniers vaisseaux (en l’occurrence son journal intime) et ressuscite littéralement, quatre ans après avoir mis en scène son suicide dans Je suis mort (1998).

En 2005, à l’occasion de la réédition d’Au régal des vermines, Nabe signe une longue préface en forme de dépôt de bilan, Le vingt-septième livre. Il y annonce officiellement son retrait du monde des lettres, en s’adressant à son ancien voisin d’immeuble, un certain Michel Houellebecq : « Comme en ski, j’ai pris toutes les portes condamnées : le jazz (très mauvais), le style (aïe), l’art (c’est mort), l’autobiographie (surtout pas), l’actualité (ça déclasse), les Juifs (non !), le Christ (c’est foutu !), la révolte (je le fais exprès ou quoi ?). Non, j’aurais dû choisir, pour mon slalom, l’exact contraire, dans les thèmes comme dans la manière de les exprimer. Roman à thèse + écriture plate + athéisme revendiqué + critique de son temps (mais pas trop) + Culture rock-pop + défense du capitalisme + attaque des Arabes = succès garanti. Qui a réussi ça ? Ne cherche pas davantage dans ton miroir, c’est toi, Michel, mon cher voisin… »

On connaît la suite : L’homme qui arrêta d’écrire crée aujourd’hui l’événement. Et l’anti-édition expérimentée par Nabe pourrait bien faire des émules. Houellebecq par exemple ?

Guy Tournaye


Publié en avril 2010 dans Chronic'art