Good bye yuppies, hello idlers !

La société de l’emploi est en coma dépassé. Pour les « Idlers », l’heure est venue de débrancher et d’expérimenter de nouvelles formes de socialité. Loin d’être marginaux, ces oisifs mutants illustrent de manière radicale le changement des mentalités à l’égard de la valeur travail. Pionniers du temps choisi, ils inventent au quotidien « l’autre politique » que les pouvoirs publics se révèlent aujourd’hui incapables d’imaginer.
   
Post-yuppies et néo-gueux

Etant entendu que « tout ce qui est rare est précieux », le travail fait plus que jamais figure de valeur cardinale. Elevée au premier rang des priorités, la lutte contre le chômage est devenue le leitmotiv le mieux partagé au sein de la classe politique. Sondages à l’appui, les gazettes se font l’écho à longueur de colonnes de la peur grandissante de l’exclusion et de l’attachement de plus en plus fort à l’emploi rémunéré, stable, à temps plein - seule voie d’accès à l’identité sociale et personnelle. Comme le souligne André Gorz dans son ouvrage Misère du présent, richesse du possible, tout se passe comme si il n’y avait de choix qu’entre « l’emploi ou le néant, entre l’inclusion par l’emploi ou l’exclusion, entre la socialisation identitaire par le travail ou la chute dans la désespérance du non-être ».

Ce manichéisme sommaire trouve aujourd’hui son illustration la plus frappante à travers deux figures emblématiques : le cyber homo faber d’un côté, le SDF de l’autre. Le premier est jeune, sympa, branché. Il est chef d’entreprise et crée des emplois. Pour lui pas de crise, juste une mutation généralisée qu’il s’agit de bien gérer. Il mise sur la mondialisation pour conquérir de nouveaux marchés, mais garde les pieds dans le terroir grâce au télétravail. Mieux que tout autre, il a compris l’intérêt des nouvelles technologies pour court-circuiter les intermédiaires, accroître sa réactivité et multiplier les gains de productivité. Adepte du « Small is beautiful », il ne jure que par la structure à taille humaine, qui permet à chacun de se réaliser tout en donnant le meilleur de soi-même. A la différence de son grand frère golden boy, menacé par la coke et l’infarctus, le cyber homo faber offre le visage rassurant du travail réenchanté. Il est la preuve vivante que « l’horreur économique » n’est pas une fatalité. Le message est clair : pour relever le défi du chômage et relancer la machine, il suffit de s’adapter ! Solution pour une petite planète... Fin du spot publicitaire.

A l’opposé, il y a l’exclu, l’intouchable. Au seuil de la canonisation médiatique, le SDF en est réduit à mettre en scène sa propre détresse, comme en témoignent les nouveaux « marchés aux gueux » qui fleurissent en Province (Quimper, Epinal...). Renouant avec la tradition médiévale, les chômeurs s’y livrent à un pathétique rituel, qui consiste à se vendre en direct sur la place du marché devant un parterre d’employeurs virtuels. Les caméras de France Régions s’empressent de couvrir l’événement avec componction : quel est donc ce monde incapable d’assurer à tout citoyen la parcelle de travail nécessaire à sa dignité ? N’est-ce pas l’ensemble du tissu social qui menace ainsi de partir en lambeaux ? Les nouveaux sans-culottes n’illustrent-ils pas à contrario le rôle essentiel du travail comme moyen d’accomplissement ? Laborieux catéchisme. Prière d’adresser vos dons au Secours Cathodique.

Centralité fantôme

Ce culte voué à l’emploi marque-t-il le retour de l’affairisme, façon années 80 ? Rien n’est moins sûr. Car la glorification du travail aujourd’hui n’est pas seulement l’expression d’un manque ; elle fonctionne avant tout comme un leurre. Tel l’amputé qui souffre du membre qu’il n’a plus, la société actuelle s’acharne à réactiver un modèle économique fondé sur le travail, définitivement révolu. Comme le rappelle la philosophe Dominique Méda dans son essai Le travail, une valeur en voie de disparition, « le travail est au centre de la vision du monde qui est la nôtre depuis le XVIIe siècle. Il s’agit d’une catégorie construite dont l’émergence a correspondu à une situation politico-sociale particulière. Sa disparition, à l’évidence non souhaitée, remettrait en cause les ordres qui structurent nos sociétés : ainsi s’explique la véritable panique qui saisit gouvernants et gouvernés devant la montée inexorable du chômage ». Celui-ci continue d’être appréhendé comme une simple anomalie, alors qu’il manifeste un véritable changement de paradigme. « Cette situation rappelle étrangement le siècle qui inaugura l’entrée dans la modernité, c’est-à-dire le moment où, sous la menace d’un nouvel ordre - celui auquel ouvrait le système héliocentrique -, toutes les forces traditionnelles se rassemblèrent pour faire obstacle à son émergence ». Aujourd’hui, c’est la centralité du travail qu’il s’agit de sauver à tout prix. D’où l’entêtement à présenter le travail comme un bien désirable, épanouissant, facteur de lien social et d’identité personnelle, alors même qu’il se trouve dans l’impossibilité de remplir ces fonctions. D’où l’empressement également à dénigrer tous ceux qui osent s’inscrire en faux contre ce modèle : ces « hérétiques » ne sont que des utopistes, des privilégiés, des intellectuels coupés de la réalité, ou bien des parasites sociaux, des adolescents attardés surfant entre Rimbaud et Cac 40 (pour paraphraser le titre d’un ouvrage récemment paru aux Editions Le Dilettante)...

L’oisiveté, mère de toutes les subversions

Faisant fi de ce terrorisme intellectuel, les Idlers (« oisifs » en anglais) affichent ouvertement leur dissidence vis-à-vis de la société du travail. Enfants illégitimes du Thatchérisme et du New Labour, ils expérimentent une autre « troisième voie », à mi-chemin entre dandysme et stoïcisme. Leur revue The Idler, à la périodicité très aléatoire, ne se contente pas de faire l’apologie de la vie de loisir et de dénoncer, avec un humour typiquement british, les moeurs pitoyables des abonnés à la servitude volontaire. Etudes de cas à l’appui, elle se livre à un véritable travail de sape des valeurs productivistes. Convoquant tour à tour le Tao, Oscar Wilde, ou les théories du Chaos, The Idler démonte un à un les arguments de ceux - chrétiens, humanistes, ou marxistes - pour qui le travail représente « la continuation sur terre de la création divine », « l’expression la plus haute de la liberté créatrice de l’homme », ou encore une « catégorie anthropologique à part entière, comme le langage, sans laquelle ne peuvent être pensés ni le processus d’hominisation, ni la spécificité de l’homme ». Au lieu de se poser en victime de la précarité, au lieu de mendier en vain le rôle social dans lequel ils pourraient couler leur nostalgie identitaire, ces réfractaires à la « vie active » inventent au quotidien un autre rapport au temps, de nouvelles formes de socialité, fondées non plus sur l’emploi mais sur la mise en commun de projets. The Idler se veut ainsi le porte-parole de tous les « hérétiques » qui trouvent dans la résistance à la raison économique les moyens de leur auto-affirmation (artistes, saltimbanques en tous genres, joueurs professionnels, chômeurs de confort, nouveaux rentiers, etc). Loin de céder au sophisme paresseux, ces nouveaux oisifs renouent en fait avec la sagesse antique - celle qui valorise la pensée, la contemplation et la science en général, au détriment des activités soumises à la nécessité.

Les Idlers ne constituent pas un phénomène isolé. Ils expriment de façon symptomatique la désaffection croissante à l’égard de la valeur travail. Les instituts de sondages ont beau répéter à l’envi que l’emploi représente aujourd’hui la préoccupation numéro 1, ces résultats sont davantage le reflet de la peur (de perdre son gagne-pain, de se trouver exclu d’une société où le travail demeure la norme), que d’une réelle aspiration. Plusieurs enquêtes sociologiques concordantes soulignent au contraire la remise en cause du primat du travail auprès des jeunes générations - ceux « qui refusent de mourir à 30 ans en attendant d’être enterrés à 70 » (Generation X, David Coupland). Pour reprendre les chiffres cités par André Gorz, en Allemagne, 10% seulement de la population active considèrent leur travail comme ce qu’il y a de plus important dans leur vie. Aux Etats-Unis, la proportion est de 18% contre 38% en 1955. Chez les Européens de l’Ouest âgés de 16 à 34 ans, le « travail » ou la « profession » viennent loin derrière 5 autres priorités dans la liste des choses « qui sont réellement importantes pour vous personnellement », à savoir : avoir des amis ; avoir assez de temps disponible ; être en bonne forme physique ; passer du temps en famille et avoir une vie sociale active. Même les diplômés des Grandes Ecoles, à priori formatés pour épouser la cause de l’efficacité laborieuse, se révèlent de plus en plus prompts à remettre en cause les buts et l’utilité du travail.

On pourrait ainsi multiplier les exemples, qui attestent du changement des mentalités à l’égard du travail. Un changement dont les politiques ne semblent toujours pas avoir pris la mesure, et qui tarde à trouver sa transcription collective à travers de nouveaux choix de société. C’est tout l’enjeu aujourd’hui du débat sur « le revenu minimum inconditionnel », censé tirer les leçons du crash de notre société salariale.

Edité en mai 98.

Rencontre avec le rentier du troisième type

Pour vaincre le chômage, abolissons le travail ! Telle est la devise de Frank Valberg, 30 ans, rentier de son état. Délaissant la servitude salariée pour la gestion optimisée de ses Sicav, ce faux oisif se défend d’être un parasite ou un marginal. Figure extrême du « temps choisi », il illustre à sa manière le changement radical des mentalités à l’égard de la valeur travail.

Il ne roule pas en Ferrari, ne se drogue pas à la coke, et n’a jamais mis les pieds dans une salle de marchés. D’un naturel réservé, allergique au culte de la performance, Frank Valberg n’a rien du golden boy. S’il devait choisir un modèle, nul doute qu’il préférerait Raymond Roussel (rentier dandy du début du siècle, tout entier dévoué à son œuvre littéraire), à Liliane Bettencourt, propriétaire de l’Oréal et première fortune de France avec un patrimoine estimé à plus de 65 milliards de francs.

Parcours gagnant

L’histoire commence à la fin des années 80 par une erreur d’aiguillage. Grâce à une composition réussie sur le thème : « Qu’est-ce qu’une œuvre d’art ? », Frank Valberg se retrouve admis à l’Ecole Supérieure des Sciences Economiques et Commerciales. « A l’époque, se souvient-il, on nageait en plein bernard-tapisme : les winners d’un côté, les losers de l’autre. J’ai vite pris la tangente en m’inscrivant en licence de philo à la Sorbonne » ! A sa sortie de l’école, il refuse de devenir consultant, contrôleur de gestion ou chef de produit pour marchand de lessive, et intègre la fonction publique. « Moins par idéal, que par goût du confort », confesse-t-il. Il déchante vite en découvrant la bureaucratie, les petits chefs, les rivalités de chapelle et les frustrations d’un personnel sous-payé. Après huit mois de sacerdoce administratif, il remet sa démission et bénéficie d’une généreuse bourse octroyée par le groupe Carat : 280 000 F, officiellement destinés à financer pendant un an une étude sur « les enjeux de la compression numérique des images » (sic). L’ex agent contractuel se fait alors globe-trotter, mais pas pour autant cigale. Fin 92, Frank Valberg a 25 ans, de jolis tampons sur son passeport... et déjà 150 000 F d’économies personnelles.

La récession menace, et les marchés financiers entrent en hibernation. Les Sicav monétaires ayant fait leur temps, Frank se réfugie sur l’or : + 100% en 6 mois. Pris au jeu, il récidive et jette son dévolu sur les pays émergents : + 50% au cours du deuxième semestre 93. « Le problème, reconnaît-il en bon lecteur de Max Weber, c’est que l’accumulation primitive du capital oblige à certains sacrifices ». Pendant que son argent travaille, Frank se contente d’expédients pour subvenir à ses besoins : piges diverses, études ponctuelles, CDD en tous genres. Au grand dam de son entourage, et sous l’œil goguenard de ses anciens camarades de promotion, le diplômé bac+5 mène une vie de smicard. Lassé de ce régime spartiate, il revient à la « normalité » en mars 95, grâce à un poste de rédacteur en chef adjoint dans un magazine d’informations high-tech.

Assuré d’un salaire confortable, il repart à la pêche aux Sicav, et cède de nouveau à la tentation des métaux précieux (Orvalor : + 40% entre mai 95 et mai 96), puis des pays exotiques (Extentiel : + 50% entre mai 96 et juin 97). En juillet, les socialistes célèbrent l’arrivée de Jospin à Matignon. Frank Valberg, lui, fête ses trente ans et son premier million - quelques mois seulement après s’être fait licencié pour insuffisance professionnelle. « Mon employeur me reprochait de ne plus travailler assez, explique-t-il en riant. Mais quand vous êtes pressé comme un citron 50 heures par semaine, pour un salaire net à peine égal au tiers de vos revenus financiers, comment rester performant et motivé » ? Inscrit à l’ANPE, il fait semblant de chercher un emploi et vit en touchant les derniers dividendes de l’Etat providence. Pendant ce temps-là, le boursicotage continue : Frank prend part à la grande braderie France Télécom (privatisé à 50% de sa valeur), et après 8 mois d’euphorie boursière, liquide son portefeuille d’actions françaises pour un montant total supérieur à un million et demi. GAME OVER ! « La bulle financière ne devrait pas tarder à éclater, conclut-il doctement. Avec la crise asiatique, les marchés financiers sont au bord du gouffre. Ils plongeront à coup sûr, si les communistes chinois s’avisent de dévaluer le yuan. Dix ans après la chute du mur, la muraille de Chine fait désormais figure de digue pour le système capitaliste. Amusant, non ? ». L’an prochain, Frank Valberg devra verser plus de 100 000 F au fisc, au titre de l’impôt sur les plus-values. Selon toute vraisemblance, il s’en acquittera en liquidant le Plan Epargne Logement ouvert à sa naissance par ses parents. Ces derniers rêvaient d’un autre avenir pour leur progéniture : situation stable, emploi durable, domicile fixe acheté à crédit. Lui préfère la vie au comptant, le temps libre et les échappées belles au bout du monde. Problème de maturité sans doute...

Vous avez dit parasite ?

Pour quelques mois encore, Frank touche les Assedic - à peine de quoi payer son loyer et remplir son frigo. L’appoint - suffisant, vu le montant du capital placé - est assuré par ses revenus financiers. Accessoirement, il continue de travailler comme pigiste pour plusieurs lettres d’informations professionnelles. « Je ne suis pas contre le travail en tant que tel, précise-t-il. Je suis contre le salariat envisagé comme seul moyen d’accès à la reconnaissance sociale ». A la différence du rentier parasite qui se contente de maximiser son inutilité, sa démarche consiste à s’affranchir autant que possible de la contrainte du gagne-pain pour mieux se consacrer aux activités de son choix. « Je n’ai jamais été aussi actif que depuis que je suis sans emploi », ironise-t-il. Au lieu de sacrifier en vain à une quelconque « raison sociale » , il assume la diversité de ses centres d’intérêt, reste maître de son emploi du temps et ignore la frontière entre travail et loisir. Membre de plusieurs associations, il collabore également, de façon régulière et bénévole, à un nouveau journal - « Crash, le magazine de la génération numérique » - créé il y a un an par un groupe d’amis.

Reprenant à son compte les arguments développés par André Gorz dans son ouvrage « Misères du présent, richesse du possible », Frank récuse l’idée selon laquelle l’emploi - et plus précisément l’emploi salarié, stable, à temps plein - constitue la condition sine qua non de l’intégration et de l’accomplissement individuel. « Il suffit de regarder mes anciens camarades de l’ESSEC, devenus cadres supérieurs dans de grandes sociétés, pour se convaincre du contraire. Vus de l’extérieur, ils font figure de privilégiés, voire de modèles. Mais en réalité, la plupart d’entre eux éprouve le désir de « débrancher » pour bénéficier d’une meilleure qualité de vie, avec plus de temps libre et davantage de disponibilité pour leur vie personnelle. S’ils ne le font pas, c’est uniquement par crainte de se trouver marginalisés, exclus d’un système qui rejette les sans-emploi dans le néant ». Devenu rare, précaire, flexible, de plus en plus inégalitaire en termes d’horaires, de durée et de salaires, l’emploi n’est plus à même de remplir les fonctions structurantes qui lui étaient traditionnellement assignées. « Pourquoi donc continuer à le présenter comme un bien désirable ? A quoi bon souscrire encore aux équations simplistes : travail = dignité ; non emploi = déchéance ? ».

Anachronique ?

Abonné à « la crise » depuis sa naissance, Frank refuse de voir dans cette évolution une anomalie passagère. Pour lui, le modèle économique fondé sur le plein-emploi est révolu, et le primat du travail dans notre société définitivement dépassé. Comme le souligne Dominique Méda dans son essai : « Le travail, une valeur en voie de disparition », la situation actuelle « rappelle étrangement le siècle qui inaugura l’entrée dans la modernité, c’est-à-dire le moment où, sous la menace d’un nouvel ordre - celui auquel ouvrait le système héliocentrique -, toutes les forces traditionnelles se rassemblèrent pour faire obstacle à son émergence ». Aujourd’hui, c’est la position centrale du travail dans la galaxie économique que les tenants de l’ordre existant - pouvoirs publics, responsables économiques, représentants syndicaux - s’efforcent de sauver à tout prix. Plus que jamais, le travail est érigé en valeur cardinale : les pleureuses de « l’horreur économique » n’en finissent pas de regretter le bon vieux temps du travail pour tous. Les ayatollahs du capital multiplient les incantations pour obtenir toujours plus d’aides à la création d’emplois. Les responsables politiques entonnent à l’unisson le grand air de la lutte contre le chômage. Quant aux apôtres de la révolution numérique, ils prêchent à l’envi sur le thème : « Sachez tirer parti des nouvelles technologies, et le plein emploi sera de retour » ! Sur fond de télétravail, de commerce électronique et de retour en grâce de la petite entreprise, les cyber-yuppies s’imposent même comme la dernière secte à la mode. Pour couronner le tout, les gourous des sondages martèlent inlassablement que l'emploi constitue la préoccupation numéro 1 des Français. Comme si cette réalité reflétait autre chose que l'angoisse du gagne-pain !

Marginal ?

Loin de ce laborieux catéchisme, Frank Valberg revendique son hérésie. Et il est loin d’être le seul. En Grande-Bretagne, les « Idlers » (oisifs en anglais) affichent ouvertement leur dissidence vis à vis de la société du travail. Porte-parole de tous les réfractaires à la vie active, leur revue The Idler se livre, avec humour et intelligence, à un véritable travail de sape des valeurs productivistes. La démarche pourrait paraître anecdotique voire stérile, mais elle témoigne d’un vrai mouvement de fond, comme l’illustrent plusieurs études sociologiques concordantes, réalisées auprès de la fameuse Génération X décrite par David Coupland (« ceux qui refusent de mourir à 30 ans en attendant d’être enterrés à 70 »). David Cannon, auteur d’une enquête internationale sur l’attitude des jeunes diplômés de l’enseignement supérieur en Amérique du Nord, en Grande-Bretagne et aux Pays-Bas, relève ainsi que « la perspective d’une carrière dans un emploi à plein temps répugne à beaucoup. (...) Refusant de s’engager à plein temps et à long terme envers une firme, la Génération X ne se définit plus par son rapport à l’emploi. Ses membres ont un projet personnel qui compte davantage que les buts de l’organisation pour laquelle ils travaillent. (...) Ils sont de plus en plus prompts à mettre en question les buts et l’utilité du travail, ainsi que d’une société fondée sur le travail et cela au nom de leurs capacités, intérêts, valeurs et désirs d’individus qui ont une vie en dehors de leur travail et souvent se sentent en opposition avec lui » (source : Generation X and the New Work Ethic, Londres, 1994). En Allemagne, 10% seulement de la population active considèrent le travail comme ce qu’il y a de plus important dans la vie. Aux Etats-Unis, la proportion est de 18% contre 38% en 1955 (source : The Gallup monthly, septembre 91). Chez les Européens de l’Ouest âgés de 16 à 34 ans, le « travail » ou la « profession » viennent loin derrière 5 autres priorités dans la liste des choses « qui sont réellement importantes pour vous personnellement », à savoir : avoir des amis ; avoir assez de temps disponible ; être en bonne forme physique ; passer du temps en famille et avoir une vie sociale active (cité par Roger Sue, Temps et ordre social, 1994). Même les diplômés des Grandes Ecoles, à priori formatés pour s’intégrer au mieux dans la société du travail, affirment de plus en plus leur « désir de ne pas être broyés par la machine ». Forts de leurs diplômes, ils ne s’attachent à aucun employeur particulier, refusent de faire carrière, et envisagent souvent « l’entreprise comme un simple prestataire qui fournit le service du salaire » (source : Alain Lebaube, la mutation du travail, in Le Monde Initiatives, 11 mai 1994).

Modèle à suivre ?

On pourrait ainsi multiplier les exemples - le dernier ouvrage d’André Gorz en fourmille - qui attestent d’un changement profond des mentalités à l’égard de la valeur travail - changement dont les pouvoirs publics ne semblent toujours pas avoir pris la mesure. Pour l’instant, la seule réponse politique à la mutation en cours se résume au partage et à la réduction du temps de travail. D’autres pistes beaucoup plus ambitieuses ont pourtant été suggérées. La plus radicale d’entre elles consiste ni plus ni moins à déconnecter activité et salaire, en proposant à tout citoyen un revenu suffisant pour vivre, quelle que soit sa situation économique. Cette allocation universelle inconditionnelle, sorte de smic sans contrepartie de travail, serait un droit absolu et permettrait à tout individu de subvenir à ses besoins, sans être obligé de mendier un emploi. Rien n’empêcherait évidemment les bénéficiaires d’une telle allocation d’exercer en parallèle une ou plusieurs activités rémunérées. Mais cette démarche resterait facultative, soumise à l’appréciation de chacun. Comme le précise André Gorz, « l’allocation universelle d’un revenu suffisant ne doit pas être comprise comme une forme d’assistance, ni même de protection sociale, plaçant les individus dans la dépendance de l’Etat providence. (...) [Elle] doit donner aux individus et aux groupes des moyens accrus de se prendre en charge, des pouvoirs accrus sur leur vie et leurs conditions de vie. Elle doit non pas dispenser de tout travail mais au contraire rendre effectif le droit au travail : non pas au travail qu’on a parce qu’il vous est « donné » à faire, mais au travail concret qu’on fait sans avoir besoin d’être payé, sans que sa rentabilité, sa valeur d’échange aient besoin d’entrer en ligne de compte » .

Une telle « utopie » reviendrait de fait à étendre à l’ensemble de la population le privilège dont jouit aujourd’hui le « rentier du troisième type ». Sauf que ce dernier tire son revenu de base du rendement de son épargne, alors que le revenu social garanti serait pris en charge par la collectivité. Avec quels moyens de financement ? Les mêmes que ceux qui servent aujourd’hui à entretenir l’illusion du retour possible au plein emploi. En coma dépassé depuis des années, la société du travail ne survit artificiellement qu’à coup de milliards affectés au traitement social du chômage, sans oublier les aides, subventions et allégements fiscaux de tous ordres, de plus en plus coûteux, officiellement destinés à créer des emplois qui ne voient en fait jamais le jour. Par ailleurs, cette allocation universelle unique, d’un montant suffisamment élevé pour couvrir l’ensemble des dépenses de base de chaque individu (ce qui en fait bien plus qu’un simple revenu minimum d’existence, tel qu’il existe déjà aux Pays-Bas, au Danemark et bientôt en Allemagne), se substituerait au maquis des aides sociales actuellement en vigueur : allocations familiales, minima sociaux, bourses d’études, allocations logement, etc. Ce n’est pas un hasard si l’idée d’un revenu social garanti, à priori marquée par l’idéologie socialiste libertaire, est envisagée d’un bon œil par certains libéraux, pressés d’en finir avec les « archaïsmes de l’Etat providence ».

Le 28 juin 1995, à l’initiative de la revue du Mauss, était publié dans Le Monde un « appel à débat en vue d’instaurer une politique économique et sociale résolument novatrice ». Les 35 signataires, d’origine et d’obédience très diverses (économistes, sociologues, journalistes, philosophes, militants de mouvements associatifs), proposaient une première étape en direction de l’allocation universelle, sous la forme notamment d’une extension du RMI (généralisation à toute personne ne disposant pas d’un niveau minimum de ressources garanti, y compris les jeunes de moins de 25 ans, et possibilité de cumul avec des ressources complémentaires tirées du travail). Trois ans après, force est de constater que c’est la piste rigoureusement inverse qui semble privilégiée. Jugée déraisonnable, irréaliste, et économiquement non viable - comme jadis les congés payés, la retraite, la Sécurité Sociale, les 35 heures, etc. -, l’idée du revenu social garanti est passée à la trappe, au profit de la réhabilitation du... travail forcé. Légalisé fin juillet 96 par le président Clinton, le Workfare fait de plus en plus d’émules sur le vieux continent. Son principe est simple : il s’agit de subordonner le versement des allocations de base à l’exercice d’un travail « d’utilité sociale », pour le compte d’une municipalité ou d’une association homologuée. De plus en plus de chômeurs longue durée se voient ainsi menacés de perdre leurs indemnités, s’ils refusent de se plier à ces tâches « d’utilité publique ». Paré des meilleures intentions (réinsérer les plus démunis par le travail ; dépasser la logique de l’assistanat), et fidèle au bon sens populaire selon lequel il ne saurait y avoir de salaire sans travail, le Workfare revient de facto à stigmatiser les chômeurs comme des incapables ou des fainéants, que la société est fondée à contraindre au travail - pour leur plus grand bien évidemment ! A l’opposé de la logique de l’allocation universelle, cette nouvelle forme de STO (Service du Travail Obligatoire) réaffirme avec force le lien indéfectible qui doit unir rémunération et activité : Pas de statut social sans emploi, pas de revenu sans travail, et pas de reconnaissance sociale pour les activités non rémunérées. La lutte contre le chômage en vient ainsi à justifier les pratiques les plus douteuses : refus de voir l’homme remplacé par la machine, même pour des tâches serviles ou dangereuses ; restauration de la servitude domestique (les fameux emplois de proximité) ; mépris des activités bénévoles et des réseaux de solidarité, sommés d’intégrer la sphère marchande pour créer de « vrais » emplois ; condamnation des économies de troc et des systèmes d’échanges locaux, accusés de menacer l’existence des entrepreneurs dûment inscrits au registre du commerce.

Dans ce contexte, l’attitude d’un Frank Valberg apparaît plus que jamais à contre-courant. Pourtant, comme on l’a vu, elle illustre de manière symptomatique les mutations de la société actuelle, tant dans le domaine économique (importance croissante de l’économie virtuelle, fin du travail considéré comme source première de richesse) que dans le domaine culturel (aspiration des individus à toujours plus d’autonomie, divorce de plus en plus net entre l’emploi et la vie). Loin des clichés qui voudraient faire de lui un parasite, un marginal, ou tout simplement un habile petit boursicoteur, Frank Valberg revendique - et expérimente - un autre rapport à la vie active. Pour lui, la société du travail a vécu : mieux vaut en faire son deuil et tirer parti de l’espace ainsi ouvert, que s’acharner à en perpétuer le fantôme, comme le fait aujourd’hui la classe politique. Philosophe, Frank conseille à « nos dirigeants d’aller se faire voir chez les grecs », et de renouer avec la sagesse antique - celle qui valorise la pensée, la contemplation et la science en général, au détriment des activités soumises à la nécessité. Peut-être Lionel Jospin, en vacances à Antiparos, a-t-il suivi le conseil, et médité la sentence favorite de notre rentier : « La vie de loisir a en elle-même le plaisir et le bonheur de la vie bienheureuse. Mais cela n’appartient pas à ceux qui ont une vie laborieuse, mais à ceux qui ont une vie de loisir, car l’homme laborieux accomplit son labeur en vue de quelque fin qu’il ne possède pas, tandis que le bonheur est une fin qui ne s’accompagne pas de peine, mais de plaisir » (Aristote, La Politique, livre VIII, chapitre III).

Edité en septembre 1998

Systèmes d'échanges locaux : une alternative à "l'horreur économique" ?


A l’heure de la mondialisation, de la monnaie unique et du libéralisme triomphant, les systèmes d’échanges locaux (SEL) traduisent une forme originale de résistance. Au-delà des discours dogmatiques et des récupérations politiques, ces associations aux composantes très diverses tentent d’inventer au quotidien une économie de proximité libérée du pouvoir de l’argent.
  
C’est à Montbel, à quelques kilomètres du château cathare de Montségur, que fut créé le premier SEL français. Initiée fin 94 par les " néo-ruraux " du cru, cette hérésie d’un nouveau genre s’est propagée à une vitesse spectaculaire : aujourd’hui, il existerait 300 associations de ce type en France, représentant près de 30 000 adhérents. Sur le modèle des LETS (Local Exchange Trading System) mis en place au début des années 80 en Australie, au Canada et au Royaume-Uni, les SEL se présentent comme des associations permettant à leurs membres d’échanger des biens et services évalués à l’aide d’une monnaie scripturale totalement fictive. Concrètement, le système fonctionne de la manière suivante : après versement d’une cotisation symbolique pour adhérer à l’association, chaque membre propose ses services ou ses produits dans un catalogue qui répertorie la totalité des offres disponibles. Celles-ci varient au gré des goûts et compétences des adhérents : coupe de cheveux, cours de couture, heures de bricolage, fournitures de produits du terroir, etc. A partir de ce catalogue, toute personne intéressée par un service particulier peut prendre contact avec l’offreur et négocier avec lui le montant de la transaction.

Cet échange de gré à gré s’établit dans une monnaie scripturale propre à chaque SEL (" grain de sel " en Ariège, " piaf " à Paris, " caillou " à Lyon, " truffe " en Dordogne...) et donne lieu à un chèque à trois volets et à double signature, où sont inscrites les conditions de l’échange : un volet pour le débiteur, un autre pour le créancier, le troisième pour la comptabilité du SEL qui centralise et met à jour les informations relatives aux débit/crédit de ses membres. L’originalité du système tient au fait qu’il fonctionne de manière multilatérale : quand X fournit un service à Y, il possède une créance non pas sur Y mais sur le groupe tout entier. Autrement dit, il peut utiliser sa créance pour acheter des biens et services à n’importe quel autre membre du groupe. Inversement, Y pourra rembourser sa dette simplement en proposant ses services à Z ou T. Contrairement à une idée reçue, les SEL ne se résument donc pas à un système de troc bilatéral.

Très en vogue aujourd’hui, les LETS et les SEL s’inscrivent dans une longue filiation d’initiatives à caractère monétaire, dont beaucoup ont une tonalité socialiste ou utopique. Inspirées des travaux de l’économiste allemand Sylvio Gesell, plusieurs expériences de monnaie franche ont ainsi été menées pendant la crise des années 30 (en Autriche notamment, mais aussi à Nice) et plus tard à Lignières en Berry (1953) et à Marans en Charente Maritime (1958). A chaque fois, l’objectif premier était de redynamiser l’économie locale en rétablissant les échanges à l’aide d’une " monnaie " non spéculative, indépendante de la monnaie d’état.

Auberge espagnole idéologique

Dans le cas des SEL, la démarche se double parfois d’une ambition plus politique, comme en témoigne la tonalité très " soixante-huitarde " de l’université d’été organisée l’an dernier en Ardèche. De nombreux " alternatifs " (écolos, anars, néo-ruraux, militants new-age...) s’y étaient donnés rendez-vous pour en découdre avec " le système ". Au grand dam du seul journaliste présent, expulsé manu militari par les zélateurs de l’échange solidaire : les journalistes, c’est bien connu, sont tous des suppôts du capital...
  
Cette posture contestataire, voire sectaire, est d’autant plus vive que les SEL se heurtent souvent à l’incompréhension des pouvoirs publics. Ceux-ci voient en effet d’un mauvais oeil le développement "d’économies parallèles " qui échappent à l’impôt et contournent le monopole de la Banque de France en matière de création monétaire. De leur côté, les commerçants et artisans accusent volontiers les SEL de concurrence déloyale et de travail clandestin. A Foix, deux personnes ayant réalisé des travaux de toiture dans le cadre du SEL local se sont ainsi vues attaquées en justice par des organisations professionnelles du bâtiment, pour infraction au code du travail. Condamnés en première instance, les membre du SEL ont finalement obtenu gain de cause en appel.

A la différence des LETS anglo-saxons, qui bénéficient en général du soutien des autorités locales, les SEL ne font aujourd’hui l’objet que d’une simple tolérance. Les pouvoirs publics ne leur reconnaissent officiellement qu’une vertu : contribuer à la lutte contre l’exclusion en permettant aux plus démunis de retrouver une activité et une place au sein d’un espace social structuré. Cette vision pour le moins réductrice est d’ailleurs largement relayée par les médias, à grand renfort de reportages misérabilistes et de discours bien-pensants sur "les nouvelles solidarités".

Les libéraux, quant à eux, ont une lecture beaucoup moins sociale des SEL. Et pour cause : ces systèmes de libre échange, où les biens se négocient de gré à gré en dehors de tout carcan administratif ou syndical, représentent à leurs yeux le nec plus ultra de l’économie de marché. " Les inventeurs de ces réseaux sont plus libéraux que les libéraux ", proclame L.Maruani, professeur à HEC. L’ultra-libéral A. Madelin n’a d’ailleurs pas hésité à se fendre d’un très médiatique soutien en faveur des SEL, à l’occasion du procès organisé à Foix.

En finir avec l’argent-roi

Guérillero anticapitaliste, apôtre de la réinsertion ou chantre du libéralisme : chacun tente à sa manière de récupérer le phénomène SEL. La réalité est évidemment plus complexe. Forts de leur ancrage local, les SEL échappent à tout profil type : à Montbel en Ariège, l’association recrute surtout parmi les néo-ruraux, qui souhaitent rompre l’isolement et lutter contre la désertification de la région ; l’essentiel de leurs transactions porte sur l’alimentation, la mécanique, le bâtiment, le transport et l’habillement. A Paris en revanche, le SEL fonctionne davantage comme un club de rencontres, et privilégie l’échange de biens et services inscrits à la rubrique "art, musique, spectacle, loisirs, " hygiène corporelle et mentale ", ou encore " travaux administratifs, éducation". De façon générale, la population des SEL se révèle assez composite : on y rencontre certes une forte proportion de personnes en situation matérielle précaire (entre 40 et 60% selon certaines études), mais aussi de nombreux enseignants, chercheurs, cadres, employés du public et du privé... Bien plus que les considérations politiques ou l’intérêt strictement économique, le principal motif d’adhésion semble être la recherche de nouvelles relations. Echanger des biens pour tisser des liens : tel est en substance le dénominateur commun aux différentes expériences en cours.

Dans cette perspective, le recours à la monnaie scripturale joue un rôle décisif. Utilisable uniquement à l’intérieur du cercle des adhérents (principe de non convertibilité), l’unité de compte fonctionne comme un puissant stimulant des échanges locaux. En règle générale, l’évaluation des biens s’aligne sur les prix en monnaie nationale (1 "piaf" = 1 franc). Parfois, elle s’établit au prorata du temps de travail (1 heure de services égale un nombre fixe d’unités de compte, quelle que soit la nature du service échangé). Beaucoup plus rarement, l’échange s’effectue de manière totalement libérale, selon le rapport de force entre offreur et demandeur. Quel que soit le cas de figure, la thésaurisation et la spéculation sont bannies. Pas de profit financier, pas de capital : la monnaie ici est un indicateur d’échanges, non une réserve de valeur. Elle est à la fois trace d’une transaction passée, et promesse d’une autre à venir pour assurer la réciprocité. Ce crédit gratuit, souligne Smaïn Laacher, sociologue à l’Université Paris I, n’est donc "pas seulement une procédure, à moindre frais, d’accès à des biens et services ; il est aussi un véritable engagement moral, un contrat de confiance que passe chacun avec la communauté des adhérents". Pour se prémunir tout de même contre les resquilleurs, les SEL exigent en général une compensation rapide des échanges (on ne peut rester débiteur ou créditeur trop longtemps) et imposent un plafond aux débits autorisés (on ne peut pas consommer beaucoup, sans fournir de contrepartie). Certaines associations vont jusqu'à instaurer des mécanismes plus subtils, dits de "monnaie fondante", pour dynamiser les échanges entre adhérents : chaque mois, les comptes créditeurs subissent une décote - de l’ordre de 3% - qui incite les adhérents à remettre leur créance en circulation le plus rapidement possible, en sollicitant de nouvelles prestations.

Certains utopistes ne cachent pas leur volonté de s’affranchir de toute cette cuisine comptable, pour tendre vers des économies locales fondées sur le seul échange-don. D’autres, beaucoup plus opportunistes, imaginent déjà, sur le modèle des SEL, des "cercles d’échanges coopératifs" inter-entreprises, ou encore des communautés virtuelles sur Internet qui réaliseraient leurs transactions en ligne à l’aide de leur propre monnaie virtuelle... De quoi faire bondir les puristes !

En attendant, les SEL s’affirment aujourd’hui comme "l’un des meilleurs exemples d’expérimentations sociale à grande échelle" (André Gorz). En fondant les échanges sur de nouvelles bases, en dehors de toute notion de profit financier, ils contribuent au niveau local à l’émergence d’une économie plus citoyenne, où chacun peut exercer l’activité de son choix sans recourir au schéma classique du travail rémunéré. A ce titre, les systèmes d’échanges locaux s’articulent parfaitement à la problématique de l’allocation universelle et représentent sans doute l’un des laboratoires les plus prometteurs de la société post-salariale.

Edité en mars 1999

L'effet Blairwitch

Loin de la surenchère technologique exposée au Siggraph, le film-ovni « The Blairwitch project » joue résolument la carte du low-tech. En s’imposant comme le film le plus rentable de l’histoire du cinéma, il prend à contre-pied toutes les conventions en vigueur à Hollywood.

Indigestion numérique

Prenez une bonne dose de Borges, rajoutez un peu de Joyce, accommodez le tout à la sauce deleuzienne, et vous obtenez grosso modo le menu servi à la TechnOasis, la vitrine artistique de l’édition 99 du Siggraph, le salon international des arts graphiques. A défaut d’explorer de nouvelles voies, la plupart des œuvres présentées à la Art Gallery donnaient l’impression de ressasser toujours les mêmes poncifs : citations mythologiques (Sisyphus and Ulysses de J.P. Hébert) ou romanesques (Reconstructing Eve de X.Roca, d’après l’Eve future de Villiers de l’Isle-Adam), machines célibataires high-tech célébrant l’interactivité multi-modale sous toutes ses formes, ou encore installations de réalité virtuelle servant de support à des discours théoriques plus ou moins fumeux.

Même sentiment de redite en ce qui concerne les conférences, et notamment la séance de clôture pompeusement intitulée : Fiction 2000 : technology, tradition and the essence of story. Censée « dessiner les contours de la fiction sur Internet à l’horizon 10-15 ans », cette table ronde n’aura donné lieu qu’à un concert de banalités sur le thème : l’auteur démiurge est irremplaçable, l’important est d’avoir une bonne histoire à raconter, l’interactivité permet au spectateur de ne plus rester passif, etc.
Côté exposition en revanche, l’innovation était au rendez-vous, avec une multitude d’annonces et de démonstrations, dans des domaines aussi divers que la modélisation 3 D, les logiciels infographiques, les matériels de prise de vue ou les systèmes d’interaction homme-machine. Dénominateur commun : la quête du réalisme maximal. D’un côté le virtuel s’élève à la puissance du réel, grâce au développement d’outils d’édition de plus en plus performants : simulation d’environnements 3 D plus vrais que nature, création de personnages de synthèse à visage humain dotés de véritables facultés cognitives… De l’autre, le réel se laisse de mieux en mieux « capturer » par le virtuel, à travers des interfaces multi-sensorielles et des équipements de saisie de plus en plus sophistiqués : wearable computer de Xybernaut, interfaces haptiques de Sensable Technologies, etc. Au final, la réalité tend à se dissoudre dans la fiction, pour ne devenir qu’un effet spécial parmi d’autres. Les romans de Jules Verne (Le château des Carpathes) ou de Bioy Casares (L’invention de Morel) ne sont plus très loin…

Cinéma low-tech

Ironie du calendrier : l’édition 99 du Siggraph s’est tenue à Los Angeles, au moment même où le Projet Blair Witch triomphait sur les écrans. D’un côté une grande foire dédiée à la création numérique, de l’autre un film-ovni fabriqué avec trois bouts de ficelle. Blair Witch serait-il l’antidote du Siggraph ? Pas seulement. Disons plutôt son contrepoint radical. Premier constat : le Projet Blair Witch signe l’entrée en force d’Internet dans l’économie du cinéma. Avec un budget officiel d’à peine 60 000$, le film doit principalement son succès à la promotion intensive menée sur le réseau des réseaux. Avant même le bouclage financier du projet, les réalisateurs Daniel Myrick et Eduardo Sanchez ont créé le site blairwitch.com pour susciter l’intérêt du jeune public. Avec succès, puisque le compteur affichait plus de 50 millions de connexions au moment de la sortie du film en salles. Deuxième constat en forme de pied de nez aux inconditionnels de l’interactivité : le film, malgré sa structure linéaire, ne laisse pas le spectateur passif une seconde. Frissons et chair de poule garantis du début à la fin ! « Il nous semblait qu’on n’avait pas vu de films effrayants depuis notre enfance » expliquent les réalisateurs. Pari tenu. Comme quoi il n’est pas nécessaire de multiplier les effets spéciaux, ni de cliquer à tire-larigot pour faire vibrer le spectateur.

A la frontière du réel

L’autre originalité du film réside dans sa façon de brouiller la frontière entre réel et virtuel, en se faisant passer pour un documentaire. L’argument de départ est simple : trois jeunes cinéastes ont disparu dans la forêt de Black Hills lors d’un reportage consacré à une histoire de sorcellerie. Un an plus tard, les rushes de leur enquête sont retrouvés… Réalisé à la fois en vidéo et 16mm, le projet Blair Witch se présente donc comme le making of d’un reportage qui vire au cauchemar lorsque les protagonistes, égarés dans la forêt et pris de panique, deviennent la proie à de mystérieux fantômes. Pour accroître l’effet de réel, les auteurs du film ont poussé le vice jusqu’à mettre les acteurs en situation : « Ed et moi avions élaboré un plan jour par jour détaillant les événements, les obstacles que les acteurs seraient amenés à rencontrer. Ils sont arrivés sur le tournage en ignorant de quoi serait fait leur parcours ». Ultime précaution : les trois protagonistes du film, officiellement portés disparus, ont été priés de n’accorder aucune interview à la télévision ! Résultat : si l’on en juge par les messages publiés dans les forums sur Internet, nombreux sont les téléspectateurs qui se sont laissés piéger et qui persistent à croire que le film relate des faits bien réels. Les sorciers low-tech de Blair Witch auraient-ils réinventé à leur manière la réalité virtuelle ?

Success Story

En définitive, aussi paradoxal que cela puisse paraître, toute l’efficacité du film repose sur la platitude de la mise en scène. Pas de mise en abîme, pas de jeux de miroirs. Juste un défilé brut d’images et de sons. Blair Witch ne raconte rien, ne dénoue aucune intrigue (la question qui assure le suspens – comment et pourquoi les trois cinéastes ont-ils disparu ? – reste sans réponse). Les plans n’expriment aucun point de vue. Ils ne sont là que comme traces, indices d’une histoire prétendument réelle, qui ne sera jamais dévoilée. (Le spectateur frustré peut toutefois se reporter au site Blair Witch.com pour poursuivre l’enquête). Le projet Blair Witch s’affirme ainsi comme une sorte de film pariétal, qui prend à revers la plupart des conventions cinématographiques. Ce qui ne l’empêche pas de prétendre aujourd’hui au titre envié de film le plus rentable de l’histoire du cinéma. Blair Witch totalise aujourd’hui plus de 150 millions de dollars de recettes et détient le record de la meilleure moyenne par salle, loin devant la dernière mouture de Star Wars. Mais au-delà de la success story, ce film résolument low-tech illustre avant tout les enjeux et les nouvelles opportunités que représente aujourd’hui la révolution numérique dans l’économie des images. Qu’il s’agisse de la production (possibilité de réaliser un premier film avec un budget minimal), de la promotion (boycott des médias traditionnels au profit d’Internet), ou du dispositif de narration (remise en cause du rôle du sacro-saint de l’auteur), le projet Blair Witch bouscule toutes les règles en vigueur à Hollywood et s’impose comme le film mutant par excellence. Loin des « nouvelles images » et de l’esbroufe high-tech célébrée par le Siggraph.

Edité en octobre 1999

TV - Internet : convergence ou cannibalisation ?

A l’horizon d’Internet et du tout numérique se profile l’implosion du modèle télévisuel : disparition des grilles de programmes, éclatement des formats de production, banalisation des banques de données multimédia, émergence de la house vidéo... A travers la mutation globale des techniques et des usages, c’est toute l’économie du système médiatique qui se trouve remise en cause.

En l’espace d’une quinzaine d’années, les technologies numériques ont peu à peu quitté le cadre de l’imagerie de synthèse, pour s’étendre à l’ensemble du dispositif télévisuel : capture, enregistrement, régie, diffusion. Le 3 avril 1997, la Federal Communications Commission (FCC) a définitivement entériné ce processus de numérisation généralisée, en annonçant l’abandon progressif d’ici à 2006 du plan de fréquences analogiques pour la télévision et la radio américaines. En moins de 10 ans, c’est donc un nouveau système médiatique, intégralement numérique, qui sera déployé aux Etats-Unis, et selon toute vraisemblance dans le reste du monde. La portée de cette transformation a été jusqu'à présent largement sous-estimée. N’en déplaise aux opérateurs de bouquets satellites ou aux promoteurs de la télévision haute définition, l’enjeu ne se résume pas à l’augmentation des capacités de diffusion ou à l’amélioration de la résolution des images. Avec le tout-numérique, la télévision ne passe pas à un degré supérieur (plus de canaux, plus de pixels) ; elle change de nature. Convertis à la logique binaire, les programmes audiovisuels deviennent de facto des applications multimédia parmi d’autres, susceptibles d’être stockées, consultées, manipulées, hybridées à loisir... 

  La (H)DTV mort née ? 

L’édition 2000 de la National Association of Broadcasters, qui s’est tenue le mois dernier à Las Vegas, a été de nouveau l’occasion de mesurer le peu d’engouement suscité par la télévision haute définition (HDTV) et la télévision numérique (DTV) en général. Trois ans après les annonces fracassantes qui avaient suivi la décision de la FCC, le processus extrêmement volontariste engagé par l’instance de régulation américaine a du plomb dans l’aile. Au rythme des ventes actuelles de téléviseurs haute définition, il faudrait plus de 800 ans pour renouveler le parc de 220 millions de postes TV analogiques en fonctionnement aujourd’hui aux Etats-Unis. Et à la date butoir de 2006, les cabinets d’études indiquent que seulement 5% des foyers américains regardant la télévision par voie hertzienne seront équipés en numérique ou haute définition. D’après la société de conseil PricewaterhouseCoopers, un Américain sur 5 ne sait toujours pas ce qu’est la télévision numérique, 51% en ont entendu parler mais sans plus, tandis que 24% connaissent « un peu », et seulement 5% s’avouent vraiment informés. Un téléviseur numérique équipé pour la haute définition coûte environ 4000 dollars, et seulement 14 % des consommateurs envisageaient cet achat en 1999. Même attentisme du côté des diffuseurs qui doivent faire face à des investissements exorbitants pour passer au numérique : de 1 à 4 millions de dollars pour une nouvelle tour, et de 3 à 5 millions pour une chaîne qui veut produire intégralement en numérique (caméras, studios, etc.). Quant aux stations locales, qui pourront multiplier le nombre de leurs chaînes grâce au multiplexage de canaux, elles redoutent d’avoir un problème d’identité commerciale et de se retrouver noyées dans la masse des programmes disponibles. Les ingénieurs qui spéculaient sur un renouvellement rapide du parc des téléviseurs et des équipements de diffusion grâce à l’argument technologique de la « meilleure qualité de l’image » se heurtent donc de plein fouet aux réalités du marché. Loin de suivre une évolution linéaire, qui tendrait à élever le petit écran à la puissance du cinéma (le fameux concept de Home Theater), l’industrie télévisuelle doit aujourd’hui faire face à une mutation globale, qui va bien au-delà des enjeux de la (H)DTV. 

  Programmes en libre service

Premier symptôme de cette mutation : le webcasting, c’est à dire la diffusion en ligne de programmes audiovisuels, rendue possible par les technologies de compression des images et le développement des accès haut débit à Internet. Dès 1996, Scott Bourne, déjà à l’origine du NetRadio Network, avait ouvert la voie avec First-TV.com, la première chaîne de télévision diffusée sur le Net, spécialisée dans l’actualité technologique. Considéré à l’époque comme un doux rêveur, Scott Bourne a fait beaucoup d’émules depuis. Le nombre de WebTV ne cesse de croître, et on assiste en France à un foisonnement d’initiatives dans ce domaine. Lancé au début du mois, le site Canalzap.com, qui se positionne comme le guide des programmes audiovisuels diffusés sur le Net, référence à ce jour plus de 200 Web-TV francophones. Parmi les dernières créations en date, citons notamment le site alatele.com, soutenu par la société de production de Michel Field, ou encore la WebTV parisienne Nouvo.com, qui se définit comme « la petite chaîne de divertissement des 25-35 ans ». Nouvo ne diffuse aucune émission en direct et n’a pas de grille de programmes. Elle mise uniquement sur la vidéo à la demande, avec la diffusion en ligne chaque semaine d’une vingtaine de séquences vidéo de 2 à 3 minutes : mini-reportages, chroniques et billets d’humeur consacrés principalement à l’actualité culturelle. Nouvo propose également des oeuvres de fiction et achète des droits de diffusion de courts métrages et de dessins animés. Elle vient même de se lancer dans la production d’une mini-sitcom originale, intitulée « Comme des sardines dans l’espace ». En ce qui concerne la qualité visuelle des programmes, les visiteurs du site ont le choix entre une image nette dans une petite fenêtre ou une image un peu floue en plein écran. « Nous visons en priorité les internautes bénéficiant d’une connexion haut débit. C’est un public encore limité, mais la situation évolue très vite. En outre, tout le monde sait que les programmes de divertissement sont très regardés pendant les heures de bureau, dans les entreprises disposant de lignes spécialisées », explique Eric Clin, dirigeant de la société. A court terme, Nouvo.com sera gratuit. Ses investisseurs, dont le groupe de presse Emap, comptent sur la publicité et le sponsoring pour générer des revenus. Mais Eric Clin n’exclut pas que Nouvo devienne un jour un service payant, par abonnement ou à la séance : « les Français ne sont pas encore mûrs, mais ça viendra » ... On aurait tort de voir dans ces initiatives la victoire du modèle télévisuel sur l’économie Internet. En s’inscrivant non plus dans une logique de flux de programmes, mais de « piles » multimédia que le visiteur peut butiner à loisir, ces WebTV signent la fin des grilles de programmation et inaugurent un nouveau mode d’accès aux images. On passe ainsi d’une économie de l’offre - où c’est le fournisseur de contenus qui impose ses règles -, à une économie de la demande - où l’utilisateur peut naviguer à sa guise à travers les différentes banques de programmes disponibles.

Dé-chaîner la production

Cette mutation des stratégies de diffusion n’est évidemment pas sans conséquences sur l’économie de la production. Désormais, c’est l’approche multisupport qui apparaît la mieux adaptée : aux sacro-saints produits-antenne, formatés selon les exigences de la grille horaire et de l’audimat, on préfèrera de plus en plus les produits génériques, qui intègrent dès leur conception la diversité des supports et des usages. Une autre logique tend ainsi à se mettre en place, qui privilégie la complémentarité et la modularité, au détriment de la standardisation imposée par le modèle télévisuel. La « convergence éditoriale » devient le maître mot, comme l’illustre d’ores et déjà la stratégie de nombreux opérateurs de réseaux, qui investissent dans les contenus en jouant à fond la synergie entre production TV et édition électronique (France Télécom par exemple, avec ses chaînes thématiques et son service en ligne Wanadoo). Les fondateurs de la Cinquième avaient très bien anticipé ce phénomène, en imaginant dès l’origine un système à fenêtres multiples, où la télévision joue simplement le rôle de vitrine. La BPS (banque de programmes et de services) constitue sans nul doute l’élément le plus novateur du dispositif, puisqu’il permet de prévisualiser sur Internet un certain nombre de documents audiovisuels et de les télécharger ensuite directement sur disque dur, par liaison hertzienne ou satellite, dans des délais tout à fait raisonnables. L’utilisateur peut ainsi visualiser une émission à l’antenne et se reporter ensuite sur la BPS pour la télécharger dans une version éventuellement enrichie. Les diffuseurs TV traditionnels se convertissent eux aussi tant bien que mal à cette nouvelle donne. TF1 par exemple multiplie les expérimentations dans le domaine de la vidéo à la demande et de l’internet rapide. Et son site tf1.fr s’affirme désormais comme l’un des plus riches du web francophone. Première chaîne européenne en terme d’audience, TF1 aborde ces développements dans une perspective non plus de diffuseur, mais d’éditeur à part entière. L’objectif n’est pas tant de « décliner » les programmes diffusés à l’antenne, que de valoriser par toutes les voies possibles les différents contenus produits par le groupe, notamment dans le domaine de l’information et de la fiction audiovisuelle (puisque TF1 se positionne maintenant comme une véritable major).

House video versus couch potatoe

Mutation du système de diffusion, mutation des règles de production. Peut-on également parler de mutation des modes de consommation ? Apparemment oui, si l’on en juge par la concurrence croissante que représente Internet pour les audiences des chaînes TV aux Etats-Unis, notamment aux heures de grande écoute. Toutes les études le confirment : c’est au détriment de la télévision que se développe la consommation des services en ligne. Et le phénomène est particulièrement sensible chez les jeunes, de plus en plus enclins à délaisser le petit écran au profit de l’ordinateur ou de la console de jeux. Par ailleurs, le tout numérique favorise l’émergence de nouveaux comportements chez le consommateur. Avec la démocratisation des camescopes et des logiciels de montage vidéo sur PC, chaque internaute peut devenir éditeur en puissance. D’après Forrester Research, 92% des foyers connectés à un réseau produiront leurs propres vidéos à l’horizon 2004. « Le numérique intégral représente la possibilité pour tout un chacun d’accéder à une image manipulable, traitable, exploitable, ce qui conduira vers la house video (...) Je suis convaincu que l’on va voir apparaître des créateurs vidéo non professionnels, qui seront à l’origine de nouveaux mouvements créatifs, comme cela s’est passé pour la house music », prophétisait dès 97 Bernard Stiegler, alors directeur général adjoint de l’INA. Non sans raison, puisqu’aujourd’hui la house vidéo fait figure de nouveau marché à défricher. A l’occasion du festival de Cannes, le Français Olivier Zitoun, ancien dirigeant d’Aplio (start-up spécialisée dans le téléphone sur Internet) a ainsi présenté son site eveo.com, qui propose 800 films de moins de trois minutes réalisés en vidéo par des amateurs. Eveo veut détecter et « incuber » (c’est à dire parrainer financièrement) les nouveaux talents, en rémunérant les réalisateurs à hauteur de 5 cents par visionnage de leur vidéo. Ses revenus proviennent de la publicité, de services proposés aux réalisateurs débutants (tutoriels, etc.) et de la vente des vidéos à des chaînes de télévision. La start-up a levé fin 99 un premier tour de table auprès du capital-risqueur américain Media Technology Ventures. Fin avril, elle a réuni 15 millions de dollars supplémentaires auprès de Thomson multimedia, l’opérateur téléphonique finlandais Sonera et différents capitaux risqueurs. Le prochain tour de table est prévu fin 2000 et une introduction en bourse est envisagée pour 2001.

Le chant du cygne ?

Lors de la dernière édition du NAB, les diffuseurs TV n’ont cessé de proclamer leur confiance en l’avenir, comme pour mieux se rassurer eux-mêmes. « Le broadcasting n’est pas en train de s’écrouler ou de mourir et n’est pas en danger, a ainsi déclaré Sumner Redstone, Président du groupe Viacom, en ouverture de la manifestation. La fragmentation, qu’on nous l’amène ! La révolution du broadband, loin de sonner la mort des médias traditionnels, signifie que les diffuseurs avec des marques bien établies vont pouvoir tirer des profits considérables. (...) En ce moment, l’Internet et les technologies numériques menacent de niveler tous les systèmes de distribution, mais l’avantage appartient encore aux broadcasters ». Encore, mais pour combien de temps ? Certes, la télévision occupe toujours le devant de la scène médiatique. Le numérique semble même avoir renforcé sa position hégémonique : prolifération des canaux de diffusion, multiplication des chaînes thématiques et des services interactifs, personnalisation croissante des programmes, hausse exponentielle des budgets d’achats de droits, succès grandissant des bouquets satellites... Cette effervescence, qui fait l’objet de surenchères extrêmement coûteuses entre opérateurs au risque de menacer leur viabilité économique, ne doit pourtant pas faire illusion. Au-delà des discours marketing annonçant « toujours plus de télé », les développements en cours marquent un véritable changement de paradigme dans l’économie de l’industrie audiovisuelle. De la diffusion à la production en passant par la réception et les modes d’interaction, l’ère digitale ouvre le champ à des pratiques radicalement nouvelles, que la télévision numérique aujourd’hui ne fait qu’ébaucher. De prolongements interactifs en extensions multimédia, la télé travaille paradoxalement à sa propre dissolution dans la galaxie Internet, où elle ne représentera bientôt plus qu’un satellite, une icône cliquable parmi d’autres. 

 Edité en mars 1999

Future sound of the Web

La musique en direct du créateur au consommateur : l’utopie est en passe de se concrétiser avec les premières expériences de diffusion en ligne d’œuvres phonographiques. Beaucoup y voient la promesse d’un nouvel ordre économique, où les artistes pourront faire valoir leur diversité sans subir la loi des intermédiaires. Une perspective loin d’être acquise, si l’on en juge par les manœuvres en cours.

La vente de galettes sur le net se porte bien. Des magasins virtuels de type Musicboulevard aux sites transactionnels créés par les maisons de production, en passant par Prince qui lance une souscription en ligne pour son dernier opus Crystal Ball, tous les maillons de la chaîne phonographique ont investi le réseau des réseaux pour étendre leur zone de chalandise. Dans la plupart des cas, les services proposés relèvent de la vente par correspondance classique : l’internaute consulte un catalogue électronique, passe commande et reçoit par la poste les articles de son choix.

Ces formules de vente à distance, qui ne remettent pas en cause la réalité physique du support disque, restent très en deça des possibilités ouvertes par les réseaux numériques. Haut-débit et cryptographie aidant, rien n’empêche d’imaginer des systèmes de distribution électronique totalement dématérialisés, consistant à télécharger sur disque dur, voire graver à domicile, des fichiers sons de qualité CD.

En France la société Audiosoft a été la première à expérimenter ce type d’application, en partenariat avec le câblo-opérateur Lyonnaise Câble. Testé depuis avril 1997 auprès d’un millier de foyers disposant d’un accès haut-débit à Internet sur les réseaux câblés d’Annecy, Strasbourg, Le Mans et Paris 7 ème, le service City Music propose le téléchargement d’œuvres phonographiques de toute nature (classique, pop, jazz, rock, techno…), à un tarif compris entre 5 et 25 francs par titre. Tous les fichiers transmis sont « attachés » au disque dur du destinataire et ne peuvent être lus qu’à partir de l’ordinateur, éventuellement relié à la chaîne hi-fi. A priori, aucune duplication numérique des œuvres téléchargées n’est possible. le paiement s’effectue en direct à l’aide du porte-monnaie électronique développé par Kleline, et les sommes collectées reviennent pour moitié au producteur (qui reverse des royalties aux artistes-interprètes sur une base contractuelle), l’autre moitié se répartissant entre Audiosoft, le câblo-opérateur, Kleline et les différents ayant droits. Après 6 mois d’expérimentation, City Music a généré un chiffre d’affaires de… 846F !, correspondant à une centaine de transactions. Pas de quoi révolutionner l’industrie du disque, et pourtant…

Les majors sur la défensive

Comme on pouvait s’y attendre, ce sont les labels indépendants qui se sont montrés les plus intéressés par l’expérience. « La démarche d’Audiosoft nous a paru la plus pertinente à la fois en termes de protection anti-copie et de gestion du copyright », souligne Bruno Lion, directeur du développement du label Déclic (tri Yann, Lenny Escudero, Malavoi…). La technologie développée par Audiosoft permet en effet de suivre à la trace l’exploitation des titres diffusés à partir du serveur. Chaque ayant-droit peut ainsi disposer d’un relevé complet des transactions liées à son œuvre et se faire rémunérer sur une base unitaire (alors que traditionnellement, sur les autres médias, la rémunération des ayant-droits s’effectue de façon globale, à partir de clé de répartition souvent approximatives). De là à penser qu’Audiosoft pourrait supplanter les organismes de gestion collective… « En cas de litige, les auteurs auront toujours besoin d’être défendus par des organisations indépendantes des producteurs et des distributeurs », assure-t-on à la Sacem. « Notre objectif, poursuit Bruno Lion, est avant tout de mieux faire connaître notre catalogue et de toucher une clientèle plus large, notamment dans les zones situées à l’écart des circuits de distribution traditionnels. Il ne s’agit pas de court-circuiter les intermédiaires existants, mais plutôt de les compléter afin de donner une visibilité plus grande à des productions peu ou mal diffusées ».

Les grandes maisons de production, en revanche, accueillent City Music avec beaucoup plus de réserves. Aucune major, pour l’instant, n’a accepté de voir les œuvres de son catalogue téléchargées. « Un service comme City Music a des implications délicates, reconnaît Michel Koch, responsable multimédia à Sony Music. Il remet en cause les intermédiaires existants et contribue à l’émergence de nouveaux acteurs » (tel audiosoft, spécialisé à l’origine dans le développement de produits logiciels pour l’industrie phonographique, et qui revendique aujourd’hui le statut de distributeur à part entière). « Dans un environnement encore très instable, à la fois sur le plan technique, réglementaire et commercial, il importe de rester prudent avant de cautionner telle ou telle initiative particulière ». Par ailleurs Michel Koch ne cache pas sa crainte de voir le métier même de producteur remis en cause par la dématérialisation du support disque. « Comme l’illustre déjà la vogue des compilations et autres CD 2 titres, on s’achemine vers des modes de consommation de plus en plus atomisés, qui privilégient le morceau, le fragment, au détriment de l’album original. Si chacun en vient à constituer, titre par titre, ses propres compilations, que devient le rôle du producteur » ? Celui-ci est-il condamné à devenir un simple fournisseur d’accès à des banques de sons ?

Court-circuiter les auteurs ?

Quant à la perspective de voir les artistes diffuser et vendre leurs productions directement sur le réseau sans recourir aux services d’une maison de disques, elle semble a priori peu réaliste… à moins de s’appeler Prince ou Madonna. « L’artiste aura toujours besoin d’un producteur pour se faire connaître et bénéficier d’une vraie stratégie marketing », estime Eric Gleizer, gérant du label Gorgone (Sapho, P. Léotard…). Face au développement de la distribution électronique, les intermédiaires existants – qu’il s’agisse des producteurs ou des grandes chaînes de magasins spécialisés – se trouvent moins menacés qu’on ne le dit souvent. Si les majors et autres Fnac refusent de s’associer à des expérimentations de type City Music, c’est le plus souvent avec l’arrière pensée de développer leur propre projet, pour valoriser au mieux la richesse de leur catalogue ou la notoriété de leur enseigne, sans faire le jeu de nouveaux entrants comme Audiosoft.

La distribution électronique représente toutefois une réelle opportunité pour les artistes moins connus. Certains ont ainsi pu trouver une maison de disques simplement en référençant leur CD auto-produit sur le site d’Audiosoft. Le service City Music propose en outre une fonctionnalité originale, basée sur des « agents intelligents » qui établissent le profil de l’utilisateur à partir de ses différentes requêtes et l’orientent vers des titres correspondant à ses goûts supposés. Des artistes confidentiels peuvent ainsi être découverts par un nombre accru d’auditeurs. Cela étant, l’impact de la distribution électronique ne doit pas être surestimé. A titre d’exemple, l’association Daydream, qui commercialise les albums de nouveaux groupes, a du mal à écouler plus d’une dizaine de titres par mois malgré un catalogue de plus de 1200 références.

Au-delà des expériences pionnières menées par Audiosoft en France (ou Liquid Audio aux USA, Music.Co au Japon…), le développement de la diffusion en ligne d’œuvres phonographiques donne lieu aujourd’hui à des débats extrêmement vifs entre les sociétés d’auteur et les représentants des producteurs. Tandis que les uns ne jurent que par Beaumarchais, les autres militent inlassablement pour une « adaptation » de la législation, et plus précisément pour une requalification des droits mis en jeu par la diffusion numérique en ligne. Avec un objectif clair : pouvoir exploiter les œuvres sur les réseaux sans avoir à s’embarrasser des autorisations préalables des auteurs et des artistes-interprètes. Si cette position venait à l’emporter, elle relèguerait de facto les artistes au rang de simples fournisseurs de matières premières au service des intermédiaires en place. Alors que le marché du disque semble en perte de vitesse, la distribution électronique représente un enjeu décisif pour l’avenir de l’industrie phonographique. Les conflits d’intérêt autour de ce marché émergent sont nombreux et pourraient bien se traduire, au moins à court terme, par un renforcement des clivages traditionnels, plutôt que par une « fluidification » des relations entre créateur et consommateur.

Edité en janvier 98

Napster : virus ou symptôme ?

Quelle que soit l’issue du feuilleton Napster, les systèmes d’échange de fichiers de pair à pair (peer to peer, P2P) sur Internet s’imposent aujourd’hui comme une réalité incontournable. Déstabilisés par l’ampleur du phénomène, les fournisseurs de contenus ont préféré jusqu'à présent se situer exclusivement sur le terrain judiciaire. Au risque d’évacuer les vrais enjeux et d’ignorer les opportunités réelles que représente cette nouvelle forme de distribution en ligne.

La justice a tranché : Napster devra respecter les lois du copyright et passer en mode payant pour rémunérer les contenus mis à la disposition du public. Le verdict rendu par la cour d’appel de San Francisco mi- février sonne le glas des fantasmes anarcho-libertaires en faveur de l’accès libre et illimité à la musique en ligne. Le principe de gratuité défendu par les apôtres de Napster procède d’une triple méprise :
1) Il sert d’alibi à la violation systématique de la législation sur le droit d’auteur.
2) Il revient en pratique à favoriser une population d’usagers déjà privilégiés sur le plan économique. Toutes les études le confirment : les utilisateurs de Napster sont en majorité composés d’internautes chevronnés, disposant d’un budget pour le matériel informatique très supérieur à la moyenne.
3) Il sacrifie les intérêts des auteurs et des éditeurs, au profit des opérateurs de télécommunication et des marchands d’équipement multimédia. Ces derniers sont en effet les grands gagnants de la vague « peer-to-peer », qui se traduit de facto par l’augmentation du trafic de données sur les réseaux, et par l’explosion des ventes de graveurs de CD, de modems haut débit, ou de lecteurs MP3. En condamnant Napster, les juges réaffirment avec force une idée trop souvent négligée par les pouvoirs publics et les industriels : dans la société de l’information, les fournisseurs de contenus n’ont pas vocation à jouer le rôle de faire-valoir. Ils ne sauraient être traités comme de simples pourvoyeurs de flux numériques, à la solde des opérateurs de tuyaux et des constructeurs informatiques.

Au-delà de ces questions de principe, le préjudice réel causé par Napster à l’industrie phonographique semble difficile à évaluer. Depuis un an, les maisons de disque ont eu beau jeu de diaboliser les systèmes de peer-to-peer, en établissant notamment un lien de cause à effet entre le succès phénoménal de Napster (plus de 50 millions d’usagers à travers le monde) et la - très légère - régression du marché du disque (-1% en France en 2000 ; -2% aux USA). La corrélation entre les deux événements n’est pourtant pas évidente. Certes, plusieurs études concordantes aux USA ont fait état d’une baisse sensible des ventes de CD chez les disquaires situés à proximité des campus universitaires, où Napster est plébiscité par les étudiants. Mais dans le même temps, d’autres enquêtes soulignent l’impact promotionnel et l’effet d’entraînement que peut avoir ce type de service sur la vente de disques. Seule certitude : le « napstérien » est un grand consommateur de musique sous toutes ses formes, et dispose d’un budget d’achat de CD très supérieur à la moyenne. Au lieu de raisonner exclusivement en termes de piratage ou de manque à gagner, il convient plutôt d’analyser la nouvelle articulation qui se profile aujourd’hui entre les différents modes de consommation de musique. Les pratiques induites par des services comme Napster ne se substituent pas aux anciennes. Elles reflètent avant tout la diversification des usages et l’émergence de nouvelles attentes.

Dans cette perspective, on peut d’ores et déjà tirer 4 leçons du développement actuel du peer-to-peer sur Internet :
1) Le marché de la musique en ligne est tiré par les usagers, et non par les acteurs de l’offre. Les utilisateurs souhaitent avoir le choix entre plusieurs modes d’accès à la musique, et ne se contentent plus des conditions de commercialisation conventionnelles. Plus que la gratuité, c’est la possibilité de s’approprier la musique autrement qui a fait le succès de Napster. Ce service n’a fait qu’occuper - en toute illégalité - l’espace laissé vacant par les maisons de disques, incapables d’apporter des réponses adaptées aux nouveaux besoins.
2) Sur le plan commercial, Napster a révélé le rôle primordial que joue sur Internet la notion de communauté. Pour promouvoir et diffuser des contenus sur le réseau, il importe d’abandonner la logique de communication de masse, pour développer des stratégies fondées en priorité sur l’animation et la valorisation de groupes spécifiques d’intérêt.
3) Le « peer-to-peer » ouvre de nouvelles perspectives en termes de marketing personnalisé (« one to one »), comme le révèle le système récemment expérimenté par la société californienne BigChampagne. Celle-ci a mis au point un "robot" capable d’identifier les fichiers MP3 stockés sur les disques durs des utilisateurs connectés à Napster. But de l’opération : adresser des messages promotionnels ciblés en fonction des goûts musicaux des utilisateurs pour les inciter à découvrir d’autres titres via, par exemple, le site officiel de l’artiste ou de la maison de disques.
4) Enfin, les systèmes d’échanges de fichiers de pair à pair constituent une formidable vitrine promotionnelle pour les artistes. Certains, et pas des moindres (comme Daft Punk), n’hésitent pas à utiliser Napster comme support publicitaire, en diffusant certains de leurs morceaux gratuitement via le site, avant même la sortie officielle de leur album. La bataille juridique autour du « peer-to-peer » ne fait que commencer. Même si Napster s’apprête à rentrer dans le rang sous l’égide de Bertelsmann, d’autres systèmes sont d’ores et déjà prêts à prendre le relais : imesh, gnutella, freenet, napigator, mojonation... Le jeu du gendarme et du voleur s’annonce sans fin...

Dans ce contexte de grande incertitude, le recours à l’arme juridique apparaît légitime, nécessaire mais certainement pas suffisant. Les fournisseurs de contenus sont condamnés à redéfinir leur métier de base et à repenser leurs modèles économiques pour tenir compte de la nouvelle donne. Le succès du P2P les confronte de facto à un double défi : d’un côté imaginer des services à réelle valeur ajoutée pour séduire l’usager et le convaincre de passer de la consommation gratuite illégale à l’accès payant ; de l’autre mieux rémunérer et mieux valoriser le travail des artistes, en exploitant tous les outils marketing et tous les moyens de diffusion à leur disposition. La stratégie défensive, destinée à préserver coûte que coûte les équilibres économiques en vigueur dans la sphère physique, est vouée à l’échec. Comme le soulignait le chanteur Sting au sujet des derniers développements du dossier Napster : « Je ne pense pas que le génie puisse regagner sa bouteille (...) A terme, tout va changer ». Propriétaires des contenus, les éditeurs détiennent la carte maîtresse de la nouvelle économie de l’immatériel, qui se dessine aujourd’hui à travers l’avènement d’Internet et du tout numérique. A charge pour eux de faire preuve d’esprit de conquête et d’imagination pour tirer profit de ces changements, au lieu de chercher en vain à les neutraliser.

Edité en mai 2001

L'industrie phonographique face à la révolution MP3

En l’espace de quelques mois, le téléchargement d’oeuvres musicales sur le Net a pris des proportions insoupçonnées. Au-delà des question posées par le piratage, c’est toute l’économie du secteur phonographique qui se trouve aujourd’hui remise en cause.

Le téléchargement d’oeuvres musicales sur les réseaux numériques est longtemps resté un phénomène de laboratoire. Pour mémoire, le service City Music expérimenté en 1997 par Audiosoft sur les réseaux câblés de Lyonnaise Câble n’a généré en 6 mois que... 846 F de chiffre d’affaires (avec des morceaux facturés entre 5 et 25 francs l’unité). Trois ans plus tard, la diffusion électronique d’oeuvres musicales sur le Net est quasiment devenue un phénomène de société. Certes, ce mode de distribution ne représente pour l’instant qu’une part infime du marché phonographique, mais la croissance s’ annonce exponentielle (plus de 15% du marché des phonogrammes d’ici 5 ans selon certains cabinets d’études). D’après Forrester Research, le nombre de morceaux de musique téléchargés sur Internet pourrait avoisiner 1,5 milliard à l’horizon 2004, contre à peine 300 millions aujourd’hui.

Les usagers en première ligne

Cette croissance fulgurante tient en grande partie à la propagation du standard de compression de fichier son MPEG-Layer-3, plus connu sous le nom de MP3. Disponible gratuitement sur le Net, relativement légerà télécharger, le MP3 permet la diffusion numérique de fichiers son en qualité CD. Principal inconvénient : il n’intègre aucun système de protection des oeuvres. N’importe quel CD acheté dans le commerce peut donc être piraté et diffusé gratuitement sur le Net, au mépris des intérêts des ayants droit. Devenu synonyme d’accès libre à la musique, le mot clé MP3 arrive désormais en tête des requêtes lancées sur certains moteurs de recherche, devant le mot sexe !

Outre le phénomène MP3, la distribution électronique de musique via Internet a largement profité de la généralisation des accès haut-débit, notamment aux Etats-Unis où la plupart des étudiants sur les campus universitaires sont équipés de modems câble ou ADSL. Ouverte à l’innovation technologique et grande consommatrice de musique, cette population jeune et branchée a joué un rôle décisif dans la banalisation de ces nouvelles formes de consommation.

Par ailleurs, la mise au point de logiciels spécifiques, dédiés au partage de fichiers MP3, n’a fait qu’amplifier le mouvement. Napster, par exemple, fait d’ores et déjà figure de logiciel mythique au sein de la communauté MP3. Cette application, téléchargeable à partir du site www.napster.com, transforme temporairement l’ordinateur de l’utilisateur en serveur de fichiers MP3. Sur son disque dur, l’utilisateur Napster crée un dossier, dans lequel il stocke les fichiers MP3 qu’il est prêt à partager. A chaque fois qu’il lance le logiciel, son ordinateur devient un serveur qui permet aux autres utilisateurs Napster de télécharger ses morceaux MP3. La liste des titres stockés en mémoire est envoyée aux serveurs centraux de Napster, et les usagers n’ont plus qu’à consulter la liste générale pour trouver les personnes possédant la chanson qu’ils souhaitent se procurer. Au lieu de stocker les morceaux sur ses propres serveurs, Napster se contente donc de mettre en relation téléchargeur et téléchargé, ce qui évite d’être confrontéà des liens inopérants ou à des pannes de serveur.

Le Net tend ainsi à se transformer en gigantesque juke box musical. La principale originalité de cette mutation tient au fait qu’elle résulte de la pression des usagers et non du forcing des fournisseurs de technologie. Mis devant le fait accompli, ces derniers ont du tant bien que mal adapter leur stratégie à la déferlante MP3, au risque parfois de céder à la surenchère. Depuis le lancement l’an dernier du Rio, le premier walkman numérique dédié à ce nouveau standard, on ne compte plus les nouveaux appareilsélectroniques grand public mis sur le marché avec le label « compatible MP3 » : baladeurs, téléphones mobiles, lecteurs de CD, consoles de jeu, voire montres (cf article wearable computing in STM N°178). Tout se passe désormais comme si la distribution électronique de musique via le Net était devenue une réalité incontournable.

Les majors sur la défensive

Face à cette nouvelle donne, la réaction des fournisseurs de contenus (auteurs et éditeurs de musique) est contrastée. Dans leur ensemble, les labels indépendants ont vite compris l’intérêt qu’il y avait à surfer sur la vague MP3 pour promouvoir leur catalogue, en dehors des structures existantes. Nombreux sont les artistes qui ont pu par ce biais rencontrer ouélargir leur public, en court-circuitant les intermédiaires traditionnels. La démarche s’applique d’ailleurs aussi bien aux auteurs inconnus, boudés par les maisons de disques, qu’aux stars internationales qui voient là un bon moyen de toucher les dividendes de leur notoriété sans engraisser les producteurs. Dernière initiative en date, après David Bowie et quelques groupes de hip-hop américains : le groupe mythique The Who vient d’annoncer que son double album "The Blues to the Bush", enregistré en public fin 99, serait disponible exclusivement sur le Net, au format MP3, sur le site de Musicmaker, au prix de 20$ (ou 1$ le titre). Un des morceaux de l’album "You Better You Bet" est proposé en téléchargement gratuit.

Les majors quant à elles ont préféré d’emblée se situer sur le terrain judiciaire, en intentant une multitude de procès, à la fois contre Napster, les constructeurs de matériels MP3 et les sites de téléchargement de musique non sécurisés, accusés de favoriser la piraterie des oeuvres phonographiques. A ce jour, elles n’ont pas réussi à obtenir l’interdiction de produits comme le baladeur Rio (la justice américaine les a déboutées l’ an dernier). En revanche, la plainte déposée contre Napster par la très puissante Recording Industry Association of America (RIAA), avec le soutien de nombreux artistes qui s’estiment spoliés (le groupe Metallica par exemple) a de bonnes chances d’aboutir. Verdict attendu d’ici la fin de l’ année. Quant au site leader de téléchargement MP3.com, son sort est également entre les mains de la justice fédérale, à la suite de la plainte déposée par la RIAA, qui demande près de 150 000 dollars par album téléchargé, soit environ 10 milliards de dollars d’indemnités. Les fournisseurs d’accès à Internet ne sont pas non plus épargnés, à l’image d’ AOL dont la chat room MP3 fait l’objet d’une plainte déposée par le groupe Metallica et le rappeur Dr Dre. Le montant des dommages et intérêts demandés dépasseraient les 224 millions de dollars.

En France, une première action intentée par la SCPP, en association avec la Sacem et la SDRM, a donné lieu en décembre dernier à un jugement exemplaire, rendu par le tribunal correctionnel de Saint-Etienne. L’affaire mettait en cause deux contrevenants qui proposaient en téléchargement, via différents liens en direction de sites hébergés à l’étranger, des albums entiers d’ artistes français et internationaux. Le tribunal a condamné les prévenus, sur le fondement de la contrefaçon et de l’atteinte aux droits des producteurs et des auteurs, respectivement à des peines de trois mois et deux mois d’emprisonnement avec sursis et au paiement d’une somme totale de 100 000 francs de dommages et intérêts aux parties civiles, plus 1500 francs au titre de l’article 475-1 du code pénal. Ce verdict, qui jette les bases d’une jurisprudence relativement dissuasive à l’encontre des pirates, n’a pas fait l’objet d’appel.

Par ailleurs, la vente de musique en ligne est d’autant plus vécue comme une menace par les maisons de production, que la dématérialisation du support disque remet en cause les fondements mêmes de leur métier. A travers ces nouvelles formes de distribution, se dessinent en effet des modes de consommation de plus en plus atomisés, qui privilégient le morceau, le fragment, au détriment de l’album original. La vogue des compilations et autres CD 2 titres est d’ores et déjà symptomatique de cette tendance. Si, grâce à Internet, chacun en vient à réaliser ses propres compilations, que devient le rôle du producteur ? Celui-ci est-il condamné à devenir un simple fournisseur d’accès à des banques de sons ?

Le début des grandes manoeuvres

Depuis la fusion AOL-Time Warner et le rapprochement avec EMI, on note toutefois une évolution sensible de la stratégie des majors. Tout en restant intraitables dans leur lutte contre le virus MP3, les grandes maisons de disque commencent à lancer leur propre service de téléchargement de musique, en s’appuyant sur des formats de diffusion sécurisés, tels Liquid Audio ou Windows Media Player. Bertelsmann, par exemple, a fait savoir au début du mois qu’il lancerait un site de téléchargement d’ici l’été, avec le catalogue de ses 4 plus grands labels incluant des stars comme Christina Aguilera, Carlos Santana ou ZZ top.

De son côté, EMI a passé un accord avec la société en ligne de divertissement On-Line Entertainment Network pour proposer des programmes payants de musique à la demande sur Internet, avec notamment la diffusion de concerts en direct, d’événements spéciaux et d’archives. Le paiement se fera avec la carte de crédit propriétaire de On-Line Entertainment Network, la"Virtual Entertainment Card" (VEC) afin de sécuriser les transactions"cliquer-payer".

En France, la filiale de la major Universal a ouvert le mois dernier un portail musical francophone (www.universalmusic.fr), qui proposera prochainement un bouquet de radios sur le net. « Persuadé que l'avenir de l'industrie discographique passe par le Net", Pascal Nègre, PDG de Universal Music France, a fait savoir à cette occasion que la major entendait devenir un fournisseur d'accès gratuit, et développer des services de téléchargement dès qu’une "norme sécurisée" sera établie, soit "au plus tôt en septembre".

Les majors abandonnent donc peu à peu leurs positions défensives. Leur approche frileuse, pour ne pas dire paranoïaque du Net, laisse place progressivement à une stratégie plus conquérante, qui privilégie l’ expérimentation et mobilise des investissements de plus en plus conséquents. Après s’être longtemps contentés de sites Web relativement pauvres (information sur les nouveautés, promotion des artistes, éventuellement services de vente par correspondance de disques), les « Big Four» (Universal, EMI, Sony, BMG) affichent désormais clairement leur ambition d’ utiliser à leur profit les nouvelles formes de distribution électronique rendues possible par le réseau des réseaux.

Le mythe de la désintermédiation

Contrairement à une idée reçue, la distribution électronique d’oeuvres musicales ne se traduit pas par la suppression des intermédiaires en place, mais plutôt par un durcissement de leurs relations. Les producteurs désireux de commercialiser eux-mêmes leur catalogue via le Net se heurtent de facto aux intérêts des distributeurs traditionnels qui craignent de se voir court-circuités. Ce n’est pas un hasard si après la fusion AOL-Time Warner, Virgin a aussitôt menacé d’arrêter son activité de disquaires si jamais le nouveau géant s’avisait de trop miser sur le Net. Aux Etats-Unis, Internet représente d’ores et déjà une sérieuse pomme de discorde entre les disquaires et les producteurs. La National Association of Recording Merchandisers vient ainsi d’attaquer en justice la major Sony music, au motif que celle-ci fait la promotion de son site Internet sur ses disques et renvoie aux sites de différents distributeurs en ligne.

Dans ce contexte incertain, où chacun est amené à marcher sur les plates-bandes de l’autre, concentration et intégration verticale deviennent les nouveaux mots d’ordre. Après le rapprochement entre EMI et le géant AOL-Time Warner, les rumeurs relatives à de nouvelles fusions entre majors du disque se font de plus en plus insistantes. Le risque d’un verrouillage accru du marché n’est donc pas à exclure, sous la férule de conglomérats tout puissants, contrôlant à la fois les catalogues de titres, les réseaux de distribution, les accès aux services en ligne, les technologies de compression et de numérisation des oeuvres, et même les systèmes de rémunération des ayants droit. N’en déplaise aux zélateurs de la désintermédiation (« la musique en direct du créateur au consommateur »), les manoeuvres en cours dans le domaine de la distribution électronique de phonogrammes ne vont guère dans le sens d’une émancipation des fournisseurs de contenus.

Edité en mars 1999