Good bye yuppies, hello idlers !

La société de l’emploi est en coma dépassé. Pour les « Idlers », l’heure est venue de débrancher et d’expérimenter de nouvelles formes de socialité. Loin d’être marginaux, ces oisifs mutants illustrent de manière radicale le changement des mentalités à l’égard de la valeur travail. Pionniers du temps choisi, ils inventent au quotidien « l’autre politique » que les pouvoirs publics se révèlent aujourd’hui incapables d’imaginer.

Post-yuppies et néo-gueux

Etant entendu que « tout ce qui est rare est précieux », le travail fait plus que jamais figure de valeur cardinale. Elevée au premier rang des priorités, la lutte contre le chômage est devenue le leitmotiv le mieux partagé au sein de la classe politique. Sondages à l’appui, les gazettes se font l’écho à longueur de colonnes de la peur grandissante de l’exclusion et de l’attachement de plus en plus fort à l’emploi rémunéré, stable, à temps plein - seule voie d’accès à l’identité sociale et personnelle. Comme le souligne André Gorz dans son ouvrage Misère du présent, richesse du possible, tout se passe comme si il n’y avait de choix qu’entre « l’emploi ou le néant, entre l’inclusion par l’emploi ou l’exclusion, entre la socialisation identitaire par le travail ou la chute dans la désespérance du non-être ».

Ce manichéisme sommaire trouve aujourd’hui son illustration la plus frappante à travers deux figures emblématiques : le cyber homo faber d’un côté, le SDF de l’autre. Le premier est jeune, sympa, branché. Il est chef d’entreprise et crée des emplois. Pour lui pas de crise, juste une mutation généralisée qu’il s’agit de bien gérer. Il mise sur la mondialisation pour conquérir de nouveaux marchés, mais garde les pieds dans le terroir grâce au télétravail. Mieux que tout autre, il a compris l’intérêt des nouvelles technologies pour court-circuiter les intermédiaires, accroître sa réactivité et multiplier les gains de productivité. Adepte du « Small is beautiful », il ne jure que par la structure à taille humaine, qui permet à chacun de se réaliser tout en donnant le meilleur de soi-même. A la différence de son grand frère golden boy, menacé par la coke et l’infarctus, le cyber homo faber offre le visage rassurant du travail réenchanté. Il est la preuve vivante que « l’horreur économique » n’est pas une fatalité. Le message est clair : pour relever le défi du chômage et relancer la machine, il suffit de s’adapter ! Solution pour une petite planète... Fin du spot publicitaire.

A l’opposé, il y a l’exclu, l’intouchable. Au seuil de la canonisation médiatique, le SDF en est réduit à mettre en scène sa propre détresse, comme en témoignent les nouveaux « marchés aux gueux » qui fleurissent en Province (Quimper, Epinal...). Renouant avec la tradition médiévale, les chômeurs s’y livrent à un pathétique rituel, qui consiste à se vendre en direct sur la place du marché devant un parterre d’employeurs virtuels. Les caméras de France Régions s’empressent de couvrir l’événement avec componction : quel est donc ce monde incapable d’assurer à tout citoyen la parcelle de travail nécessaire à sa dignité ? N’est-ce pas l’ensemble du tissu social qui menace ainsi de partir en lambeaux ? Les nouveaux sans-culottes n’illustrent-ils pas à contrario le rôle essentiel du travail comme moyen d’accomplissement ? Laborieux catéchisme. Prière d’adresser vos dons au Secours Cathodique.

Centralité fantôme

Ce culte voué à l’emploi marque-t-il le retour de l’affairisme, façon années 80 ? Rien n’est moins sûr. Car la glorification du travail aujourd’hui n’est pas seulement l’expression d’un manque ; elle fonctionne avant tout comme un leurre. Tel l’amputé qui souffre du membre qu’il n’a plus, la société actuelle s’acharne à réactiver un modèle économique fondé sur le travail, définitivement révolu. Comme le rappelle la philosophe Dominique Méda dans son essai Le travail, une valeur en voie de disparition, « le travail est au centre de la vision du monde qui est la nôtre depuis le XVIIe siècle. Il s’agit d’une catégorie construite dont l’émergence a correspondu à une situation politico-sociale particulière. Sa disparition, à l’évidence non souhaitée, remettrait en cause les ordres qui structurent nos sociétés : ainsi s’explique la véritable panique qui saisit gouvernants et gouvernés devant la montée inexorable du chômage ». Celui-ci continue d’être appréhendé comme une simple anomalie, alors qu’il manifeste un véritable changement de paradigme. « Cette situation rappelle étrangement le siècle qui inaugura l’entrée dans la modernité, c’est-à-dire le moment où, sous la menace d’un nouvel ordre - celui auquel ouvrait le système héliocentrique -, toutes les forces traditionnelles se rassemblèrent pour faire obstacle à son émergence ». Aujourd’hui, c’est la centralité du travail qu’il s’agit de sauver à tout prix. D’où l’entêtement à présenter le travail comme un bien désirable, épanouissant, facteur de lien social et d’identité personnelle, alors même qu’il se trouve dans l’impossibilité de remplir ces fonctions. D’où l’empressement également à dénigrer tous ceux qui osent s’inscrire en faux contre ce modèle : ces « hérétiques » ne sont que des utopistes, des privilégiés, des intellectuels coupés de la réalité, ou bien des parasites sociaux, des adolescents attardés surfant entre Rimbaud et Cac 40 (pour paraphraser le titre d’un ouvrage récemment paru aux Editions Le Dilettante)...

L’oisiveté, mère de toutes les subversions

Faisant fi de ce terrorisme intellectuel, les Idlers (« oisifs » en anglais) affichent ouvertement leur dissidence vis-à-vis de la société du travail. Enfants illégitimes du Thatchérisme et du New Labour, ils expérimentent une autre « troisième voie », à mi-chemin entre dandysme et stoïcisme. Leur revue The Idler, à la périodicité très aléatoire, ne se contente pas de faire l’apologie de la vie de loisir et de dénoncer, avec un humour typiquement british, les moeurs pitoyables des abonnés à la servitude volontaire. Etudes de cas à l’appui, elle se livre à un véritable travail de sape des valeurs productivistes. Convoquant tour à tour le Tao, Oscar Wilde, ou les théories du Chaos, The Idler démonte un à un les arguments de ceux - chrétiens, humanistes, ou marxistes - pour qui le travail représente « la continuation sur terre de la création divine », « l’expression la plus haute de la liberté créatrice de l’homme », ou encore une « catégorie anthropologique à part entière, comme le langage, sans laquelle ne peuvent être pensés ni le processus d’hominisation, ni la spécificité de l’homme ». Au lieu de se poser en victime de la précarité, au lieu de mendier en vain le rôle social dans lequel ils pourraient couler leur nostalgie identitaire, ces réfractaires à la « vie active » inventent au quotidien un autre rapport au temps, de nouvelles formes de socialité, fondées non plus sur l’emploi mais sur la mise en commun de projets. The Idler se veut ainsi le porte-parole de tous les « hérétiques » qui trouvent dans la résistance à la raison économique les moyens de leur auto-affirmation (artistes, saltimbanques en tous genres, joueurs professionnels, chômeurs de confort, nouveaux rentiers, etc). Loin de céder au sophisme paresseux, ces nouveaux oisifs renouent en fait avec la sagesse antique - celle qui valorise la pensée, la contemplation et la science en général, au détriment des activités soumises à la nécessité.

Les Idlers ne constituent pas un phénomène isolé. Ils expriment de façon symptomatique la désaffection croissante à l’égard de la valeur travail. Les instituts de sondages ont beau répéter à l’envi que l’emploi représente aujourd’hui la préoccupation numéro 1, ces résultats sont davantage le reflet de la peur (de perdre son gagne-pain, de se trouver exclu d’une société où le travail demeure la norme), que d’une réelle aspiration. Plusieurs enquêtes sociologiques concordantes soulignent au contraire la remise en cause du primat du travail auprès des jeunes générations - ceux « qui refusent de mourir à 30 ans en attendant d’être enterrés à 70 » (Generation X, David Coupland). Pour reprendre les chiffres cités par André Gorz, en Allemagne, 10% seulement de la population active considèrent leur travail comme ce qu’il y a de plus important dans leur vie. Aux Etats-Unis, la proportion est de 18% contre 38% en 1955. Chez les Européens de l’Ouest âgés de 16 à 34 ans, le « travail » ou la « profession » viennent loin derrière 5 autres priorités dans la liste des choses « qui sont réellement importantes pour vous personnellement », à savoir : avoir des amis ; avoir assez de temps disponible ; être en bonne forme physique ; passer du temps en famille et avoir une vie sociale active. Même les diplômés des Grandes Ecoles, à priori formatés pour épouser la cause de l’efficacité laborieuse, se révèlent de plus en plus prompts à remettre en cause les buts et l’utilité du travail.

On pourrait ainsi multiplier les exemples, qui attestent du changement des mentalités à l’égard du travail. Un changement dont les politiques ne semblent toujours pas avoir pris la mesure, et qui tarde à trouver sa transcription collective à travers de nouveaux choix de société. C’est tout l’enjeu aujourd’hui du débat sur « le revenu minimum inconditionnel », censé tirer les leçons du crash de notre société salariale.

Edité en mai 98.