L'effet Blairwitch

Loin de la surenchère technologique exposée au Siggraph, le film-ovni « The Blairwitch project » joue résolument la carte du low-tech. En s’imposant comme le film le plus rentable de l’histoire du cinéma, il prend à contre-pied toutes les conventions en vigueur à Hollywood.

Indigestion numérique

Prenez une bonne dose de Borges, rajoutez un peu de Joyce, accommodez le tout à la sauce deleuzienne, et vous obtenez grosso modo le menu servi à la TechnOasis, la vitrine artistique de l’édition 99 du Siggraph, le salon international des arts graphiques. A défaut d’explorer de nouvelles voies, la plupart des œuvres présentées à la Art Gallery donnaient l’impression de ressasser toujours les mêmes poncifs : citations mythologiques (Sisyphus and Ulysses de J.P. Hébert) ou romanesques (Reconstructing Eve de X.Roca, d’après l’Eve future de Villiers de l’Isle-Adam), machines célibataires high-tech célébrant l’interactivité multi-modale sous toutes ses formes, ou encore installations de réalité virtuelle servant de support à des discours théoriques plus ou moins fumeux.

Même sentiment de redite en ce qui concerne les conférences, et notamment la séance de clôture pompeusement intitulée : Fiction 2000 : technology, tradition and the essence of story. Censée « dessiner les contours de la fiction sur Internet à l’horizon 10-15 ans », cette table ronde n’aura donné lieu qu’à un concert de banalités sur le thème : l’auteur démiurge est irremplaçable, l’important est d’avoir une bonne histoire à raconter, l’interactivité permet au spectateur de ne plus rester passif, etc.

Côté exposition en revanche, l’innovation était au rendez-vous, avec une multitude d’annonces et de démonstrations, dans des domaines aussi divers que la modélisation 3 D, les logiciels infographiques, les matériels de prise de vue ou les systèmes d’interaction homme-machine. Dénominateur commun : la quête du réalisme maximal. D’un côté le virtuel s’élève à la puissance du réel, grâce au développement d’outils d’édition de plus en plus performants : simulation d’environnements 3 D plus vrais que nature, création de personnages de synthèse à visage humain dotés de véritables facultés cognitives… De l’autre, le réel se laisse de mieux en mieux « capturer » par le virtuel, à travers des interfaces multi-sensorielles et des équipements de saisie de plus en plus sophistiqués : wearable computer de Xybernaut, interfaces haptiques de Sensable Technologies, etc. Au final, la réalité tend à se dissoudre dans la fiction, pour ne devenir qu’un effet spécial parmi d’autres. Les romans de Jules Verne (Le château des Carpathes) ou de Bioy Casares (L’invention de Morel) ne sont plus très loin…

Cinéma low-tech

Ironie du calendrier : l’édition 99 du Siggraph s’est tenue à Los Angeles, au moment même où le Projet Blair Witch triomphait sur les écrans. D’un côté une grande foire dédiée à la création numérique, de l’autre un film-ovni fabriqué avec trois bouts de ficelle. Blair Witch serait-il l’antidote du Siggraph ? Pas seulement. Disons plutôt son contrepoint radical. Premier constat : le Projet Blair Witch signe l’entrée en force d’Internet dans l’économie du cinéma. Avec un budget officiel d’à peine 60 000$, le film doit principalement son succès à la promotion intensive menée sur le réseau des réseaux. Avant même le bouclage financier du projet, les réalisateurs Daniel Myrick et Eduardo Sanchez ont créé le site blairwitch.com pour susciter l’intérêt du jeune public. Avec succès, puisque le compteur affichait plus de 50 millions de connexions au moment de la sortie du film en salles. Deuxième constat en forme de pied de nez aux inconditionnels de l’interactivité : le film, malgré sa structure linéaire, ne laisse pas le spectateur passif une seconde. Frissons et chair de poule garantis du début à la fin ! « Il nous semblait qu’on n’avait pas vu de films effrayants depuis notre enfance » expliquent les réalisateurs. Pari tenu. Comme quoi il n’est pas nécessaire de multiplier les effets spéciaux, ni de cliquer à tire-larigot pour faire vibrer le spectateur.

A la frontière du réel

L’autre originalité du film réside dans sa façon de brouiller la frontière entre réel et virtuel, en se faisant passer pour un documentaire. L’argument de départ est simple : trois jeunes cinéastes ont disparu dans la forêt de Black Hills lors d’un reportage consacré à une histoire de sorcellerie. Un an plus tard, les rushes de leur enquête sont retrouvés… Réalisé à la fois en vidéo et 16mm, le projet Blair Witch se présente donc comme le making of d’un reportage qui vire au cauchemar lorsque les protagonistes, égarés dans la forêt et pris de panique, deviennent la proie à de mystérieux fantômes. Pour accroître l’effet de réel, les auteurs du film ont poussé le vice jusqu’à mettre les acteurs en situation : « Ed et moi avions élaboré un plan jour par jour détaillant les événements, les obstacles que les acteurs seraient amenés à rencontrer. Ils sont arrivés sur le tournage en ignorant de quoi serait fait leur parcours ». Ultime précaution : les trois protagonistes du film, officiellement portés disparus, ont été priés de n’accorder aucune interview à la télévision ! Résultat : si l’on en juge par les messages publiés dans les forums sur Internet, nombreux sont les téléspectateurs qui se sont laissés piéger et qui persistent à croire que le film relate des faits bien réels. Les sorciers low-tech de Blair Witch auraient-ils réinventé à leur manière la réalité virtuelle ?

Success Story

En définitive, aussi paradoxal que cela puisse paraître, toute l’efficacité du film repose sur la platitude de la mise en scène. Pas de mise en abîme, pas de jeux de miroirs. Juste un défilé brut d’images et de sons. Blair Witch ne raconte rien, ne dénoue aucune intrigue (la question qui assure le suspens – comment et pourquoi les trois cinéastes ont-ils disparu ? – reste sans réponse). Les plans n’expriment aucun point de vue. Ils ne sont là que comme traces, indices d’une histoire prétendument réelle, qui ne sera jamais dévoilée. (Le spectateur frustré peut toutefois se reporter au site Blair Witch.com pour poursuivre l’enquête). Le projet Blair Witch s’affirme ainsi comme une sorte de film pariétal, qui prend à revers la plupart des conventions cinématographiques. Ce qui ne l’empêche pas de prétendre aujourd’hui au titre envié de film le plus rentable de l’histoire du cinéma. Blair Witch totalise aujourd’hui plus de 150 millions de dollars de recettes et détient le record de la meilleure moyenne par salle, loin devant la dernière mouture de Star Wars. Mais au-delà de la success story, ce film résolument low-tech illustre avant tout les enjeux et les nouvelles opportunités que représente aujourd’hui la révolution numérique dans l’économie des images. Qu’il s’agisse de la production (possibilité de réaliser un premier film avec un budget minimal), de la promotion (boycott des médias traditionnels au profit d’Internet), ou du dispositif de narration (remise en cause du rôle du sacro-saint de l’auteur), le projet Blair Witch bouscule toutes les règles en vigueur à Hollywood et s’impose comme le film mutant par excellence. Loin des « nouvelles images » et de l’esbroufe high-tech célébrée par le Siggraph.

Edité en octobre 1999