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TV - Internet : convergence ou cannibalisation ?

A l’horizon d’Internet et du tout numérique se profile l’implosion du modèle télévisuel : disparition des grilles de programmes, éclatement des formats de production, banalisation des banques de données multimédia, émergence de la house vidéo... A travers la mutation globale des techniques et des usages, c’est toute l’économie du système médiatique qui se trouve remise en cause.

En l’espace d’une quinzaine d’années, les technologies numériques ont peu à peu quitté le cadre de l’imagerie de synthèse, pour s’étendre à l’ensemble du dispositif télévisuel : capture, enregistrement, régie, diffusion. Le 3 avril 1997, la Federal Communications Commission (FCC) a définitivement entériné ce processus de numérisation généralisée, en annonçant l’abandon progressif d’ici à 2006 du plan de fréquences analogiques pour la télévision et la radio américaines. En moins de 10 ans, c’est donc un nouveau système médiatique, intégralement numérique, qui sera déployé aux Etats-Unis, et selon toute vraisemblance dans le reste du monde. La portée de cette transformation a été jusqu'à présent largement sous-estimée. N’en déplaise aux opérateurs de bouquets satellites ou aux promoteurs de la télévision haute définition, l’enjeu ne se résume pas à l’augmentation des capacités de diffusion ou à l’amélioration de la résolution des images. Avec le tout-numérique, la télévision ne passe pas à un degré supérieur (plus de canaux, plus de pixels) ; elle change de nature. Convertis à la logique binaire, les programmes audiovisuels deviennent de facto des applications multimédia parmi d’autres, susceptibles d’être stockées, consultées, manipulées, hybridées à loisir... 

  La (H)DTV mort née ? 

L’édition 2000 de la National Association of Broadcasters, qui s’est tenue le mois dernier à Las Vegas, a été de nouveau l’occasion de mesurer le peu d’engouement suscité par la télévision haute définition (HDTV) et la télévision numérique (DTV) en général. Trois ans après les annonces fracassantes qui avaient suivi la décision de la FCC, le processus extrêmement volontariste engagé par l’instance de régulation américaine a du plomb dans l’aile. Au rythme des ventes actuelles de téléviseurs haute définition, il faudrait plus de 800 ans pour renouveler le parc de 220 millions de postes TV analogiques en fonctionnement aujourd’hui aux Etats-Unis. Et à la date butoir de 2006, les cabinets d’études indiquent que seulement 5% des foyers américains regardant la télévision par voie hertzienne seront équipés en numérique ou haute définition. D’après la société de conseil PricewaterhouseCoopers, un Américain sur 5 ne sait toujours pas ce qu’est la télévision numérique, 51% en ont entendu parler mais sans plus, tandis que 24% connaissent « un peu », et seulement 5% s’avouent vraiment informés. Un téléviseur numérique équipé pour la haute définition coûte environ 4000 dollars, et seulement 14 % des consommateurs envisageaient cet achat en 1999. Même attentisme du côté des diffuseurs qui doivent faire face à des investissements exorbitants pour passer au numérique : de 1 à 4 millions de dollars pour une nouvelle tour, et de 3 à 5 millions pour une chaîne qui veut produire intégralement en numérique (caméras, studios, etc.). Quant aux stations locales, qui pourront multiplier le nombre de leurs chaînes grâce au multiplexage de canaux, elles redoutent d’avoir un problème d’identité commerciale et de se retrouver noyées dans la masse des programmes disponibles. Les ingénieurs qui spéculaient sur un renouvellement rapide du parc des téléviseurs et des équipements de diffusion grâce à l’argument technologique de la « meilleure qualité de l’image » se heurtent donc de plein fouet aux réalités du marché. Loin de suivre une évolution linéaire, qui tendrait à élever le petit écran à la puissance du cinéma (le fameux concept de Home Theater), l’industrie télévisuelle doit aujourd’hui faire face à une mutation globale, qui va bien au-delà des enjeux de la (H)DTV. 

  Programmes en libre service

Premier symptôme de cette mutation : le webcasting, c’est à dire la diffusion en ligne de programmes audiovisuels, rendue possible par les technologies de compression des images et le développement des accès haut débit à Internet. Dès 1996, Scott Bourne, déjà à l’origine du NetRadio Network, avait ouvert la voie avec First-TV.com, la première chaîne de télévision diffusée sur le Net, spécialisée dans l’actualité technologique. Considéré à l’époque comme un doux rêveur, Scott Bourne a fait beaucoup d’émules depuis. Le nombre de WebTV ne cesse de croître, et on assiste en France à un foisonnement d’initiatives dans ce domaine. Lancé au début du mois, le site Canalzap.com, qui se positionne comme le guide des programmes audiovisuels diffusés sur le Net, référence à ce jour plus de 200 Web-TV francophones. Parmi les dernières créations en date, citons notamment le site alatele.com, soutenu par la société de production de Michel Field, ou encore la WebTV parisienne Nouvo.com, qui se définit comme « la petite chaîne de divertissement des 25-35 ans ». Nouvo ne diffuse aucune émission en direct et n’a pas de grille de programmes. Elle mise uniquement sur la vidéo à la demande, avec la diffusion en ligne chaque semaine d’une vingtaine de séquences vidéo de 2 à 3 minutes : mini-reportages, chroniques et billets d’humeur consacrés principalement à l’actualité culturelle. Nouvo propose également des oeuvres de fiction et achète des droits de diffusion de courts métrages et de dessins animés. Elle vient même de se lancer dans la production d’une mini-sitcom originale, intitulée « Comme des sardines dans l’espace ». En ce qui concerne la qualité visuelle des programmes, les visiteurs du site ont le choix entre une image nette dans une petite fenêtre ou une image un peu floue en plein écran. « Nous visons en priorité les internautes bénéficiant d’une connexion haut débit. C’est un public encore limité, mais la situation évolue très vite. En outre, tout le monde sait que les programmes de divertissement sont très regardés pendant les heures de bureau, dans les entreprises disposant de lignes spécialisées », explique Eric Clin, dirigeant de la société. A court terme, Nouvo.com sera gratuit. Ses investisseurs, dont le groupe de presse Emap, comptent sur la publicité et le sponsoring pour générer des revenus. Mais Eric Clin n’exclut pas que Nouvo devienne un jour un service payant, par abonnement ou à la séance : « les Français ne sont pas encore mûrs, mais ça viendra » ... On aurait tort de voir dans ces initiatives la victoire du modèle télévisuel sur l’économie Internet. En s’inscrivant non plus dans une logique de flux de programmes, mais de « piles » multimédia que le visiteur peut butiner à loisir, ces WebTV signent la fin des grilles de programmation et inaugurent un nouveau mode d’accès aux images. On passe ainsi d’une économie de l’offre - où c’est le fournisseur de contenus qui impose ses règles -, à une économie de la demande - où l’utilisateur peut naviguer à sa guise à travers les différentes banques de programmes disponibles.

Dé-chaîner la production

Cette mutation des stratégies de diffusion n’est évidemment pas sans conséquences sur l’économie de la production. Désormais, c’est l’approche multisupport qui apparaît la mieux adaptée : aux sacro-saints produits-antenne, formatés selon les exigences de la grille horaire et de l’audimat, on préfèrera de plus en plus les produits génériques, qui intègrent dès leur conception la diversité des supports et des usages. Une autre logique tend ainsi à se mettre en place, qui privilégie la complémentarité et la modularité, au détriment de la standardisation imposée par le modèle télévisuel. La « convergence éditoriale » devient le maître mot, comme l’illustre d’ores et déjà la stratégie de nombreux opérateurs de réseaux, qui investissent dans les contenus en jouant à fond la synergie entre production TV et édition électronique (France Télécom par exemple, avec ses chaînes thématiques et son service en ligne Wanadoo). Les fondateurs de la Cinquième avaient très bien anticipé ce phénomène, en imaginant dès l’origine un système à fenêtres multiples, où la télévision joue simplement le rôle de vitrine. La BPS (banque de programmes et de services) constitue sans nul doute l’élément le plus novateur du dispositif, puisqu’il permet de prévisualiser sur Internet un certain nombre de documents audiovisuels et de les télécharger ensuite directement sur disque dur, par liaison hertzienne ou satellite, dans des délais tout à fait raisonnables. L’utilisateur peut ainsi visualiser une émission à l’antenne et se reporter ensuite sur la BPS pour la télécharger dans une version éventuellement enrichie. Les diffuseurs TV traditionnels se convertissent eux aussi tant bien que mal à cette nouvelle donne. TF1 par exemple multiplie les expérimentations dans le domaine de la vidéo à la demande et de l’internet rapide. Et son site tf1.fr s’affirme désormais comme l’un des plus riches du web francophone. Première chaîne européenne en terme d’audience, TF1 aborde ces développements dans une perspective non plus de diffuseur, mais d’éditeur à part entière. L’objectif n’est pas tant de « décliner » les programmes diffusés à l’antenne, que de valoriser par toutes les voies possibles les différents contenus produits par le groupe, notamment dans le domaine de l’information et de la fiction audiovisuelle (puisque TF1 se positionne maintenant comme une véritable major).

House video versus couch potatoe

Mutation du système de diffusion, mutation des règles de production. Peut-on également parler de mutation des modes de consommation ? Apparemment oui, si l’on en juge par la concurrence croissante que représente Internet pour les audiences des chaînes TV aux Etats-Unis, notamment aux heures de grande écoute. Toutes les études le confirment : c’est au détriment de la télévision que se développe la consommation des services en ligne. Et le phénomène est particulièrement sensible chez les jeunes, de plus en plus enclins à délaisser le petit écran au profit de l’ordinateur ou de la console de jeux. Par ailleurs, le tout numérique favorise l’émergence de nouveaux comportements chez le consommateur. Avec la démocratisation des camescopes et des logiciels de montage vidéo sur PC, chaque internaute peut devenir éditeur en puissance. D’après Forrester Research, 92% des foyers connectés à un réseau produiront leurs propres vidéos à l’horizon 2004. « Le numérique intégral représente la possibilité pour tout un chacun d’accéder à une image manipulable, traitable, exploitable, ce qui conduira vers la house video (...) Je suis convaincu que l’on va voir apparaître des créateurs vidéo non professionnels, qui seront à l’origine de nouveaux mouvements créatifs, comme cela s’est passé pour la house music », prophétisait dès 97 Bernard Stiegler, alors directeur général adjoint de l’INA. Non sans raison, puisqu’aujourd’hui la house vidéo fait figure de nouveau marché à défricher. A l’occasion du festival de Cannes, le Français Olivier Zitoun, ancien dirigeant d’Aplio (start-up spécialisée dans le téléphone sur Internet) a ainsi présenté son site eveo.com, qui propose 800 films de moins de trois minutes réalisés en vidéo par des amateurs. Eveo veut détecter et « incuber » (c’est à dire parrainer financièrement) les nouveaux talents, en rémunérant les réalisateurs à hauteur de 5 cents par visionnage de leur vidéo. Ses revenus proviennent de la publicité, de services proposés aux réalisateurs débutants (tutoriels, etc.) et de la vente des vidéos à des chaînes de télévision. La start-up a levé fin 99 un premier tour de table auprès du capital-risqueur américain Media Technology Ventures. Fin avril, elle a réuni 15 millions de dollars supplémentaires auprès de Thomson multimedia, l’opérateur téléphonique finlandais Sonera et différents capitaux risqueurs. Le prochain tour de table est prévu fin 2000 et une introduction en bourse est envisagée pour 2001.

Le chant du cygne ?

Lors de la dernière édition du NAB, les diffuseurs TV n’ont cessé de proclamer leur confiance en l’avenir, comme pour mieux se rassurer eux-mêmes. « Le broadcasting n’est pas en train de s’écrouler ou de mourir et n’est pas en danger, a ainsi déclaré Sumner Redstone, Président du groupe Viacom, en ouverture de la manifestation. La fragmentation, qu’on nous l’amène ! La révolution du broadband, loin de sonner la mort des médias traditionnels, signifie que les diffuseurs avec des marques bien établies vont pouvoir tirer des profits considérables. (...) En ce moment, l’Internet et les technologies numériques menacent de niveler tous les systèmes de distribution, mais l’avantage appartient encore aux broadcasters ». Encore, mais pour combien de temps ? Certes, la télévision occupe toujours le devant de la scène médiatique. Le numérique semble même avoir renforcé sa position hégémonique : prolifération des canaux de diffusion, multiplication des chaînes thématiques et des services interactifs, personnalisation croissante des programmes, hausse exponentielle des budgets d’achats de droits, succès grandissant des bouquets satellites... Cette effervescence, qui fait l’objet de surenchères extrêmement coûteuses entre opérateurs au risque de menacer leur viabilité économique, ne doit pourtant pas faire illusion. Au-delà des discours marketing annonçant « toujours plus de télé », les développements en cours marquent un véritable changement de paradigme dans l’économie de l’industrie audiovisuelle. De la diffusion à la production en passant par la réception et les modes d’interaction, l’ère digitale ouvre le champ à des pratiques radicalement nouvelles, que la télévision numérique aujourd’hui ne fait qu’ébaucher. De prolongements interactifs en extensions multimédia, la télé travaille paradoxalement à sa propre dissolution dans la galaxie Internet, où elle ne représentera bientôt plus qu’un satellite, une icône cliquable parmi d’autres. 

 Edité en mars 1999

Napster : virus ou symptôme ?

Quelle que soit l’issue du feuilleton Napster, les systèmes d’échange de fichiers de pair à pair (peer to peer, P2P) sur Internet s’imposent aujourd’hui comme une réalité incontournable. Déstabilisés par l’ampleur du phénomène, les fournisseurs de contenus ont préféré jusqu'à présent se situer exclusivement sur le terrain judiciaire. Au risque d’évacuer les vrais enjeux et d’ignorer les opportunités réelles que représente cette nouvelle forme de distribution en ligne.

La justice a tranché : Napster devra respecter les lois du copyright et passer en mode payant pour rémunérer les contenus mis à la disposition du public. Le verdict rendu par la cour d’appel de San Francisco mi- février sonne le glas des fantasmes anarcho-libertaires en faveur de l’accès libre et illimité à la musique en ligne. Le principe de gratuité défendu par les apôtres de Napster procède d’une triple méprise :
1) Il sert d’alibi à la violation systématique de la législation sur le droit d’auteur.
2) Il revient en pratique à favoriser une population d’usagers déjà privilégiés sur le plan économique. Toutes les études le confirment : les utilisateurs de Napster sont en majorité composés d’internautes chevronnés, disposant d’un budget pour le matériel informatique très supérieur à la moyenne.
3) Il sacrifie les intérêts des auteurs et des éditeurs, au profit des opérateurs de télécommunication et des marchands d’équipement multimédia. Ces derniers sont en effet les grands gagnants de la vague « peer-to-peer », qui se traduit de facto par l’augmentation du trafic de données sur les réseaux, et par l’explosion des ventes de graveurs de CD, de modems haut débit, ou de lecteurs MP3. En condamnant Napster, les juges réaffirment avec force une idée trop souvent négligée par les pouvoirs publics et les industriels : dans la société de l’information, les fournisseurs de contenus n’ont pas vocation à jouer le rôle de faire-valoir. Ils ne sauraient être traités comme de simples pourvoyeurs de flux numériques, à la solde des opérateurs de tuyaux et des constructeurs informatiques.

Au-delà de ces questions de principe, le préjudice réel causé par Napster à l’industrie phonographique semble difficile à évaluer. Depuis un an, les maisons de disque ont eu beau jeu de diaboliser les systèmes de peer-to-peer, en établissant notamment un lien de cause à effet entre le succès phénoménal de Napster (plus de 50 millions d’usagers à travers le monde) et la - très légère - régression du marché du disque (-1% en France en 2000 ; -2% aux USA). La corrélation entre les deux événements n’est pourtant pas évidente. Certes, plusieurs études concordantes aux USA ont fait état d’une baisse sensible des ventes de CD chez les disquaires situés à proximité des campus universitaires, où Napster est plébiscité par les étudiants. Mais dans le même temps, d’autres enquêtes soulignent l’impact promotionnel et l’effet d’entraînement que peut avoir ce type de service sur la vente de disques. Seule certitude : le « napstérien » est un grand consommateur de musique sous toutes ses formes, et dispose d’un budget d’achat de CD très supérieur à la moyenne. Au lieu de raisonner exclusivement en termes de piratage ou de manque à gagner, il convient plutôt d’analyser la nouvelle articulation qui se profile aujourd’hui entre les différents modes de consommation de musique. Les pratiques induites par des services comme Napster ne se substituent pas aux anciennes. Elles reflètent avant tout la diversification des usages et l’émergence de nouvelles attentes.

Dans cette perspective, on peut d’ores et déjà tirer 4 leçons du développement actuel du peer-to-peer sur Internet :
1) Le marché de la musique en ligne est tiré par les usagers, et non par les acteurs de l’offre. Les utilisateurs souhaitent avoir le choix entre plusieurs modes d’accès à la musique, et ne se contentent plus des conditions de commercialisation conventionnelles. Plus que la gratuité, c’est la possibilité de s’approprier la musique autrement qui a fait le succès de Napster. Ce service n’a fait qu’occuper - en toute illégalité - l’espace laissé vacant par les maisons de disques, incapables d’apporter des réponses adaptées aux nouveaux besoins.
2) Sur le plan commercial, Napster a révélé le rôle primordial que joue sur Internet la notion de communauté. Pour promouvoir et diffuser des contenus sur le réseau, il importe d’abandonner la logique de communication de masse, pour développer des stratégies fondées en priorité sur l’animation et la valorisation de groupes spécifiques d’intérêt.
3) Le « peer-to-peer » ouvre de nouvelles perspectives en termes de marketing personnalisé (« one to one »), comme le révèle le système récemment expérimenté par la société californienne BigChampagne. Celle-ci a mis au point un "robot" capable d’identifier les fichiers MP3 stockés sur les disques durs des utilisateurs connectés à Napster. But de l’opération : adresser des messages promotionnels ciblés en fonction des goûts musicaux des utilisateurs pour les inciter à découvrir d’autres titres via, par exemple, le site officiel de l’artiste ou de la maison de disques.
4) Enfin, les systèmes d’échanges de fichiers de pair à pair constituent une formidable vitrine promotionnelle pour les artistes. Certains, et pas des moindres (comme Daft Punk), n’hésitent pas à utiliser Napster comme support publicitaire, en diffusant certains de leurs morceaux gratuitement via le site, avant même la sortie officielle de leur album. La bataille juridique autour du « peer-to-peer » ne fait que commencer. Même si Napster s’apprête à rentrer dans le rang sous l’égide de Bertelsmann, d’autres systèmes sont d’ores et déjà prêts à prendre le relais : imesh, gnutella, freenet, napigator, mojonation... Le jeu du gendarme et du voleur s’annonce sans fin...

Dans ce contexte de grande incertitude, le recours à l’arme juridique apparaît légitime, nécessaire mais certainement pas suffisant. Les fournisseurs de contenus sont condamnés à redéfinir leur métier de base et à repenser leurs modèles économiques pour tenir compte de la nouvelle donne. Le succès du P2P les confronte de facto à un double défi : d’un côté imaginer des services à réelle valeur ajoutée pour séduire l’usager et le convaincre de passer de la consommation gratuite illégale à l’accès payant ; de l’autre mieux rémunérer et mieux valoriser le travail des artistes, en exploitant tous les outils marketing et tous les moyens de diffusion à leur disposition. La stratégie défensive, destinée à préserver coûte que coûte les équilibres économiques en vigueur dans la sphère physique, est vouée à l’échec. Comme le soulignait le chanteur Sting au sujet des derniers développements du dossier Napster : « Je ne pense pas que le génie puisse regagner sa bouteille (...) A terme, tout va changer ». Propriétaires des contenus, les éditeurs détiennent la carte maîtresse de la nouvelle économie de l’immatériel, qui se dessine aujourd’hui à travers l’avènement d’Internet et du tout numérique. A charge pour eux de faire preuve d’esprit de conquête et d’imagination pour tirer profit de ces changements, au lieu de chercher en vain à les neutraliser.

Edité en mai 2001

L'industrie phonographique face à la révolution MP3

En l’espace de quelques mois, le téléchargement d’oeuvres musicales sur le Net a pris des proportions insoupçonnées. Au-delà des question posées par le piratage, c’est toute l’économie du secteur phonographique qui se trouve aujourd’hui remise en cause.

Le téléchargement d’oeuvres musicales sur les réseaux numériques est longtemps resté un phénomène de laboratoire. Pour mémoire, le service City Music expérimenté en 1997 par Audiosoft sur les réseaux câblés de Lyonnaise Câble n’a généré en 6 mois que... 846 F de chiffre d’affaires (avec des morceaux facturés entre 5 et 25 francs l’unité). Trois ans plus tard, la diffusion électronique d’oeuvres musicales sur le Net est quasiment devenue un phénomène de société. Certes, ce mode de distribution ne représente pour l’instant qu’une part infime du marché phonographique, mais la croissance s’ annonce exponentielle (plus de 15% du marché des phonogrammes d’ici 5 ans selon certains cabinets d’études). D’après Forrester Research, le nombre de morceaux de musique téléchargés sur Internet pourrait avoisiner 1,5 milliard à l’horizon 2004, contre à peine 300 millions aujourd’hui.

Les usagers en première ligne

Cette croissance fulgurante tient en grande partie à la propagation du standard de compression de fichier son MPEG-Layer-3, plus connu sous le nom de MP3. Disponible gratuitement sur le Net, relativement légerà télécharger, le MP3 permet la diffusion numérique de fichiers son en qualité CD. Principal inconvénient : il n’intègre aucun système de protection des oeuvres. N’importe quel CD acheté dans le commerce peut donc être piraté et diffusé gratuitement sur le Net, au mépris des intérêts des ayants droit. Devenu synonyme d’accès libre à la musique, le mot clé MP3 arrive désormais en tête des requêtes lancées sur certains moteurs de recherche, devant le mot sexe !

Outre le phénomène MP3, la distribution électronique de musique via Internet a largement profité de la généralisation des accès haut-débit, notamment aux Etats-Unis où la plupart des étudiants sur les campus universitaires sont équipés de modems câble ou ADSL. Ouverte à l’innovation technologique et grande consommatrice de musique, cette population jeune et branchée a joué un rôle décisif dans la banalisation de ces nouvelles formes de consommation.

Par ailleurs, la mise au point de logiciels spécifiques, dédiés au partage de fichiers MP3, n’a fait qu’amplifier le mouvement. Napster, par exemple, fait d’ores et déjà figure de logiciel mythique au sein de la communauté MP3. Cette application, téléchargeable à partir du site www.napster.com, transforme temporairement l’ordinateur de l’utilisateur en serveur de fichiers MP3. Sur son disque dur, l’utilisateur Napster crée un dossier, dans lequel il stocke les fichiers MP3 qu’il est prêt à partager. A chaque fois qu’il lance le logiciel, son ordinateur devient un serveur qui permet aux autres utilisateurs Napster de télécharger ses morceaux MP3. La liste des titres stockés en mémoire est envoyée aux serveurs centraux de Napster, et les usagers n’ont plus qu’à consulter la liste générale pour trouver les personnes possédant la chanson qu’ils souhaitent se procurer. Au lieu de stocker les morceaux sur ses propres serveurs, Napster se contente donc de mettre en relation téléchargeur et téléchargé, ce qui évite d’être confrontéà des liens inopérants ou à des pannes de serveur.

Le Net tend ainsi à se transformer en gigantesque juke box musical. La principale originalité de cette mutation tient au fait qu’elle résulte de la pression des usagers et non du forcing des fournisseurs de technologie. Mis devant le fait accompli, ces derniers ont du tant bien que mal adapter leur stratégie à la déferlante MP3, au risque parfois de céder à la surenchère. Depuis le lancement l’an dernier du Rio, le premier walkman numérique dédié à ce nouveau standard, on ne compte plus les nouveaux appareilsélectroniques grand public mis sur le marché avec le label « compatible MP3 » : baladeurs, téléphones mobiles, lecteurs de CD, consoles de jeu, voire montres (cf article wearable computing in STM N°178). Tout se passe désormais comme si la distribution électronique de musique via le Net était devenue une réalité incontournable.

Les majors sur la défensive

Face à cette nouvelle donne, la réaction des fournisseurs de contenus (auteurs et éditeurs de musique) est contrastée. Dans leur ensemble, les labels indépendants ont vite compris l’intérêt qu’il y avait à surfer sur la vague MP3 pour promouvoir leur catalogue, en dehors des structures existantes. Nombreux sont les artistes qui ont pu par ce biais rencontrer ouélargir leur public, en court-circuitant les intermédiaires traditionnels. La démarche s’applique d’ailleurs aussi bien aux auteurs inconnus, boudés par les maisons de disques, qu’aux stars internationales qui voient là un bon moyen de toucher les dividendes de leur notoriété sans engraisser les producteurs. Dernière initiative en date, après David Bowie et quelques groupes de hip-hop américains : le groupe mythique The Who vient d’annoncer que son double album "The Blues to the Bush", enregistré en public fin 99, serait disponible exclusivement sur le Net, au format MP3, sur le site de Musicmaker, au prix de 20$ (ou 1$ le titre). Un des morceaux de l’album "You Better You Bet" est proposé en téléchargement gratuit.

Les majors quant à elles ont préféré d’emblée se situer sur le terrain judiciaire, en intentant une multitude de procès, à la fois contre Napster, les constructeurs de matériels MP3 et les sites de téléchargement de musique non sécurisés, accusés de favoriser la piraterie des oeuvres phonographiques. A ce jour, elles n’ont pas réussi à obtenir l’interdiction de produits comme le baladeur Rio (la justice américaine les a déboutées l’ an dernier). En revanche, la plainte déposée contre Napster par la très puissante Recording Industry Association of America (RIAA), avec le soutien de nombreux artistes qui s’estiment spoliés (le groupe Metallica par exemple) a de bonnes chances d’aboutir. Verdict attendu d’ici la fin de l’ année. Quant au site leader de téléchargement MP3.com, son sort est également entre les mains de la justice fédérale, à la suite de la plainte déposée par la RIAA, qui demande près de 150 000 dollars par album téléchargé, soit environ 10 milliards de dollars d’indemnités. Les fournisseurs d’accès à Internet ne sont pas non plus épargnés, à l’image d’ AOL dont la chat room MP3 fait l’objet d’une plainte déposée par le groupe Metallica et le rappeur Dr Dre. Le montant des dommages et intérêts demandés dépasseraient les 224 millions de dollars.

En France, une première action intentée par la SCPP, en association avec la Sacem et la SDRM, a donné lieu en décembre dernier à un jugement exemplaire, rendu par le tribunal correctionnel de Saint-Etienne. L’affaire mettait en cause deux contrevenants qui proposaient en téléchargement, via différents liens en direction de sites hébergés à l’étranger, des albums entiers d’ artistes français et internationaux. Le tribunal a condamné les prévenus, sur le fondement de la contrefaçon et de l’atteinte aux droits des producteurs et des auteurs, respectivement à des peines de trois mois et deux mois d’emprisonnement avec sursis et au paiement d’une somme totale de 100 000 francs de dommages et intérêts aux parties civiles, plus 1500 francs au titre de l’article 475-1 du code pénal. Ce verdict, qui jette les bases d’une jurisprudence relativement dissuasive à l’encontre des pirates, n’a pas fait l’objet d’appel.

Par ailleurs, la vente de musique en ligne est d’autant plus vécue comme une menace par les maisons de production, que la dématérialisation du support disque remet en cause les fondements mêmes de leur métier. A travers ces nouvelles formes de distribution, se dessinent en effet des modes de consommation de plus en plus atomisés, qui privilégient le morceau, le fragment, au détriment de l’album original. La vogue des compilations et autres CD 2 titres est d’ores et déjà symptomatique de cette tendance. Si, grâce à Internet, chacun en vient à réaliser ses propres compilations, que devient le rôle du producteur ? Celui-ci est-il condamné à devenir un simple fournisseur d’accès à des banques de sons ?

Le début des grandes manoeuvres

Depuis la fusion AOL-Time Warner et le rapprochement avec EMI, on note toutefois une évolution sensible de la stratégie des majors. Tout en restant intraitables dans leur lutte contre le virus MP3, les grandes maisons de disque commencent à lancer leur propre service de téléchargement de musique, en s’appuyant sur des formats de diffusion sécurisés, tels Liquid Audio ou Windows Media Player. Bertelsmann, par exemple, a fait savoir au début du mois qu’il lancerait un site de téléchargement d’ici l’été, avec le catalogue de ses 4 plus grands labels incluant des stars comme Christina Aguilera, Carlos Santana ou ZZ top.

De son côté, EMI a passé un accord avec la société en ligne de divertissement On-Line Entertainment Network pour proposer des programmes payants de musique à la demande sur Internet, avec notamment la diffusion de concerts en direct, d’événements spéciaux et d’archives. Le paiement se fera avec la carte de crédit propriétaire de On-Line Entertainment Network, la"Virtual Entertainment Card" (VEC) afin de sécuriser les transactions"cliquer-payer".

En France, la filiale de la major Universal a ouvert le mois dernier un portail musical francophone (www.universalmusic.fr), qui proposera prochainement un bouquet de radios sur le net. « Persuadé que l'avenir de l'industrie discographique passe par le Net", Pascal Nègre, PDG de Universal Music France, a fait savoir à cette occasion que la major entendait devenir un fournisseur d'accès gratuit, et développer des services de téléchargement dès qu’une "norme sécurisée" sera établie, soit "au plus tôt en septembre".

Les majors abandonnent donc peu à peu leurs positions défensives. Leur approche frileuse, pour ne pas dire paranoïaque du Net, laisse place progressivement à une stratégie plus conquérante, qui privilégie l’ expérimentation et mobilise des investissements de plus en plus conséquents. Après s’être longtemps contentés de sites Web relativement pauvres (information sur les nouveautés, promotion des artistes, éventuellement services de vente par correspondance de disques), les « Big Four» (Universal, EMI, Sony, BMG) affichent désormais clairement leur ambition d’ utiliser à leur profit les nouvelles formes de distribution électronique rendues possible par le réseau des réseaux.

Le mythe de la désintermédiation

Contrairement à une idée reçue, la distribution électronique d’oeuvres musicales ne se traduit pas par la suppression des intermédiaires en place, mais plutôt par un durcissement de leurs relations. Les producteurs désireux de commercialiser eux-mêmes leur catalogue via le Net se heurtent de facto aux intérêts des distributeurs traditionnels qui craignent de se voir court-circuités. Ce n’est pas un hasard si après la fusion AOL-Time Warner, Virgin a aussitôt menacé d’arrêter son activité de disquaires si jamais le nouveau géant s’avisait de trop miser sur le Net. Aux Etats-Unis, Internet représente d’ores et déjà une sérieuse pomme de discorde entre les disquaires et les producteurs. La National Association of Recording Merchandisers vient ainsi d’attaquer en justice la major Sony music, au motif que celle-ci fait la promotion de son site Internet sur ses disques et renvoie aux sites de différents distributeurs en ligne.

Dans ce contexte incertain, où chacun est amené à marcher sur les plates-bandes de l’autre, concentration et intégration verticale deviennent les nouveaux mots d’ordre. Après le rapprochement entre EMI et le géant AOL-Time Warner, les rumeurs relatives à de nouvelles fusions entre majors du disque se font de plus en plus insistantes. Le risque d’un verrouillage accru du marché n’est donc pas à exclure, sous la férule de conglomérats tout puissants, contrôlant à la fois les catalogues de titres, les réseaux de distribution, les accès aux services en ligne, les technologies de compression et de numérisation des oeuvres, et même les systèmes de rémunération des ayants droit. N’en déplaise aux zélateurs de la désintermédiation (« la musique en direct du créateur au consommateur »), les manoeuvres en cours dans le domaine de la distribution électronique de phonogrammes ne vont guère dans le sens d’une émancipation des fournisseurs de contenus.

Edité en mars 1999

La lente conversion d'Hollywood à Internet

Couramment utilisées dans la production, notamment pour la réalisation d’effets spéciaux, les technologies numériques sont de plus en plus mises à contribution pour la promotion et la distribution des films. Soucieux de ne pas répéter l’erreur des majors du disque débordées par le phénomène MP3, les producteurs audiovisuels se positionnent d’ores et déjà sur le marché émergent de la distribution en ligne de films via Internet.

L’effet Blairwitch

Août 1999 : Hollywood est en état de choc. Un pseudo-documentaire bricolé en vidéo 16 mm par deux étudiants avec moins de 60 000 $ se retrouve en tête du box office, devant le dernier Spielberg. En l’espace de quelques semaines, le projet Blairwitch franchit le cap des 140 millions de dollars de recettes aux Etats-Unis, et s’affirme comme le film le plus rentable de l’histoire du cinéma. Le succès est d’autant plus inattendu qu’il prend à revers toutes les recettes marketing en vigueur à Hollywood : pas de stars, pas d’effets spéciaux, pas de matraquage publicitaire, aucune interview accordé aux médias traditionnels. Blairwitch préfère d’emblée jouer la carte du Web,à travers un site particulièrement attractif, qui réussit à drainer vers les salles un public jeune et branché de plus en plus nombreux (blairwitch.com revendique plus de 50 millions de visiteurs avant même la sortie du film en salle). Le phénomène Blairwitch marque incontestablement un tournant dans les rapports entre l’industrie cinématographique et Internet. Auparavant, le réseau des réseaux servait uniquement de support à des dossiers de presse plus ou moins étoffés : informations sur les vedettes, fiches signalétiques sur les films, présentation des coulisses des tournages, organisation de forums. Aujourd’hui, le Net représente un élément clé dans les stratégies de promotion. Les investissements affectés à ce nouveau média ont littéralement explosé, pour atteindre en moyenne 5% des budgets marketing. Et les contenus mis en ligne sont de plus en plus sophistiqués : diffusion en streaming vidéo de bandes-annonces ou de scènes inédites, organisation de jeux interactifs, etc. A l’occasion par exemple de la sortie aux Etats-Unis d’American Psycho, un site web dédié propose d’intéresser financièrement les internautes au succès du film. The Hollywood Stock Exchange vend des parts imaginaires de la société de production à l’aide de faux Hollywood dollars. Si le film rapporte 20 millions, les acheteurs se partagent 20 000 vrais dollars et touchent 1000 dollars supplémentaires pour chaque million additionnel !

Films à la demande sur le Net

Le Net ne représente pas seulement un outil marketing supplémentaire au service de la promotion des films. Il ouvre la voie à de nouvelles formes de diffusion en ligne, qui mobilisent d’ores et déjà de nombreux opérateurs aux Etats-Unis. Créé par Frank Biondi, l’un des fondateurs de la chaîne câblée HBO, ancien chef de la production à la Paramount, et John Davis, producteur de Dr Dolittle, fils du milliardaire pétrolier Marvin Davis, Sightsound.com fait incontestablement figure de pionnier sur ce marché émergent. Depuis avril 99, cette société indépendante basée en Pennsylvanie, à laquelle est également associée Artisan Entertainment, la maison de production qui a distribué Le projet Blairwitch, commercialise des films de long-métrage via Internet. : le client consulte le catalogue affiché sur le site, puis télécharge sur son disque dur l’intégralité du film, sous forme de fichier numérique comprimé et crypté. Pour visionner le film, le client doit acheter sur le site une clé de décryptage. S’il souhaite seulement « louer » le programme, il se procurera pour 3 ou 4 dollars une clé temporaire, valide quelques jours. S’il préfère acheter sa copie, une clé permanente lui en coûtera entre 20 et 50 dollars. Il peut également envoyer des copies de l’œuvre téléchargée à ses amis, qui devront alors se procurer à leur tour une clé de décryptage. Le logiciel utilisé est le Microsoft Windows Media Player 4.0, qui offre une vitesse de défilement de 30 images par seconde. Evidemment, seuls les internautes dotés d’accès haut-débit sont concernés par ce genre de service. Sight Sound vise en priorité les étudiants logeant en résidence universitaire, car « la plupart ont une carte de crédit, des PC performants, et ils peuvent utiliser le réseau du campus, qui permet le téléchargement d’un film de long-métrage en un quart d’heure, et parfois moins », explique Scott Sander, PDG de la société. A ce jour, le nombre d’ américains équipés d’une connexion rapide est estimé à moins de 7 millions, mais il pourrait avoisiner les 22 millions en 2002.

L’antécédent MP3

« Nous voulons devenir le plus grand magasin vidéo du monde, fournissant tous les films produits au monde, dans toutes les langues », claironne Scott Sander. Mais pour l’instant le catalogue de Sight Sound ressemble davantageà celui d’un vidéo club de seconde zone. A l’exception du film culte Pi, réalisé par Darren Aronofsky, les titres disponibles en téléchargement s’adressent surtout aux amateurs de séries Z et de cinéma underground. Parmi des oeuvres aussi improbables que Double Dragon in Last Duel, Raiders of Buddhist Kung-fu ou Wrestling Alligators, le film Fait accompli avec Rosanna Arquette fait figure de tête d’affiche. Cette pénurie de titres attractifs s’explique par la réticence des grands studios, qui refusent de céder les droits d’exploitation électronique de leurs productions, de peur de remettre en cause les circuits de distribution traditionnels. Une position attentiste que Scott Sander n’hésite pas à dénoncer publiquement en apostrophant les majors d’Hollywood : "Réfléchissez à vos méthodes de distribution de demain, sinon c’est un môme de dix-huit ans qui va télécharger gratuitement vos films sur l’Internet". Le piratage des films est effectivement une activité très à la mode sur le Web, où circulent déjà des contrefaçons de Blair Witch, Matrix et bien d’ autres. En fait, il s’agit aujourd’hui pour l’industrie cinématographique de ne pas répéter l’erreur stratégique des majors du disque, qui ont laissé le champ libre aux pirates en refusant la distribution électronique de leurs albums. « Internet n’attend pas, et les studios ne peuvent donc pas se permettre d’attendre », conclut Scott Sander.

Un foisonnement d’initiatives

A défaut de grandes manoeuvres en provenance des majors, les initiatives dans le domaine de la diffusion en ligne de films restent principalement le fait de sociétés indépendantes. Les festivals de Sundance et de Berlin ont pour la première fois cette année été envahis par des maisons de production qui diffusent des films sur leurs sites, comme Slamdance (21 courts métrages présentés à Sundance), Atom films (800 films au catalogue) ou Ifilms (qui compte parmi ses investisseurs Sony, Kodak, et Paul Allen, l’un des fondateurs de Microsoft). Face aux productions hollywoodiennes, ces compagnies défendent les nouveaux venus et le cinéma indépendant, en pariant sur l’image digitale, en pleine explosion. Elles refusent souvent que les films sortent ensuite en salles. Un compromis que les cinéastes sont prêts à accepter pour être découverts. C’est ainsi que l’inconnu David Garrett a été contacté par 25 maisons de production après la diffusion de son film Sunday’s game sur Ifilm. Aujourd’hui, il travaille pour la Fox. De son côté, Atomfilms s’apprête à diffuser sur le Net les films desétudiants de l’université de South California. « Cela offre à nos étudiants une exposition mondiale et nous permet d’archiver une collection de 75 ans », déclare Larry Auerbach (USC). L’enjeu de ces initiatives n’est donc pas de court-circuiter le système en place, mais au contraire d’offrir une fenêtre de diffusion supplémentaire aux jeunes cinéastes désireux d’intégrer les structures de production classiques. On aurait tort cependant de limiter la diffusion en ligne de films à une affaire de débutants. Les cinéastes confirmés, les producteurs chevronnés et autres stars du box office sont également présents sur ce marché en devenir. Paul Allen, Dreamworks et Imagine Entertainment se sont associés pour créer pop.com, où seront diffusés des courts métrages inédits de Spielberg et Ron Howard (Cocoon), avec des acteurs comme Julia Roberts, Will Smith, Eddy Murphy, ou encore Mike Meyers. De leur côté, David Lynch, James L. Brooks (Les Simpson), Tim Burton, Stan Lee (le père de Spiderman) ont accepté de réaliser des courts-métrages diffusés en exclusivité sur le site de l’éditeur de logiciel Schockwave. Quant au nouveau long métrage de Mike Figgis, Time Code, tourné en image digitale avec Salma Hayek, il vient d’être présenté en avant première lors d’un festival de films organisé en ligne par Yahoo.

De nouvelles formes d’écriture

Pour tous ces pionniers, il s’agit non seulement de prendre position sur un marché potentiellement juteux, mais aussi d’explorer de nouvelles formes de création, parfaitement adaptées à la diffusion en ligne. Les déboires récents d’Entertaindom.com, lancé à grand renfort de publicité par Time Warner et spécialisé dans la diffusion de courts-métrages, de clips musicaux et de films d’animation, sont à cet égard instructifs. Ce site conçu comme une simple fenêtre de diffusion, une sorte de télévision bis avec une image de basse qualité et un écran de taille réduite, n’a pas eu le succès escompté. Entertaindom a immédiatement modifié sa stratégie en signant un accord avec la maison de production d’animation Brilliant Digital Entertainment et le groupe de rock Kiss pour mettre en chantier une série d’animation hebdomadaire baptisée Kiss Immortals. Le site diffuse également des épisodes inédits d’une version animée de Superman et attire désormais 5 600 000 visiteurs par mois. Un autre exemple intéressant concerne le site de la Fox, The Simpsons.com, consacré à la série créée par Matt Groening. Lorsqu’il n’était qu’une simple déclinaison de cette série, le site n’a suscité aucun intérêt, avant d’évoluer vers une version plus interactive, attirant davantage de visiteurs. Sight Sound a également décidé de se lancer dans la production originale, en partenariat avec la société Metafilmics. Au début du mois, le premier film produit directement pour une distribution commerciale sur Internet était ainsi proposé en téléchargement sur le site. Intitulé Quantum Leap (littéralement saut qualitatif), ce moyen métrage de 32 minutes a bénéficié d’un budget conséquent de trois millions de dollars. Les rôles principaux sont interprétés par Stephen Dorff (Backbeat), Fay Masterson (Eyes Wide Shut) et l'ex-Monty Python John Cleese. Toute la chaîne de production du film a été conçu dès l’origine en numérique ( du tournage à la distribution).

Il est bien sûr trop tôt pour tirer les leçons de cette première mondiale. Et il est difficile aujourd’hui d’évaluer l’impact économique réel de la distribution en ligne de films. A l’exception de Sightsound, la plupart des services de diffusion et de téléchargement d’oeuvres audiovisuelles fonctionnent pour l’instant comme de simples vitrines en clair, financées par la publicité et accessibles gratuitement pour l’usager. Le cinéma à la carte sur le Net n’en est qu’à ses balbutiements, mais il représente à terme une menace pour le marché de la vidéo (support qui oblige à se déplacer et qui peut entraîner des pénalités de retard) et la diffusion des films à heure fixe à la télévision. Même le pay per view sur le câble et le satellite avec ses séances multiples n’offre ni la souplesse ni la diversité qu’aura le cinéma sur la Toile. A en croire Scott Sander, cet « avantage de l’instantané » est le gage du succès à venir. Mais en attendant, il faudra bien résoudre les nombreux problèmes juridiques posés par ces nouvelles formes de distribution, notamment en ce qui concerne la hiérarchie des médias (quelle fenêtre de diffusion entre Internet, la vidéo, la télé, etc. ?), la rémunération des auteurs, et la gestion des achats de droits. La distribution en ligne de films s’annonce déjà comme une excellente affaire pour les juristes et les avocats. Pour les producteurs et les auteurs, il faudra sans doute attendre encore un peu...

Edité en mars 1999

Le cinéma bientot victime du syndrome MP3 ?

Le piratage des films sur Internet pourrait prendre une nouvelle dimension avec la mise au point d’un nouveau format de compression vidéo non officiel : le DivX.

Le piratage d’oeuvres audiovisuelles sur le Net n’est pas nouveau. Dès leur sortie, des films tels que la Guerre des étoiles, Matrix, ou le projet Blair Witch, ont fait l’objet de contrefaçons en libre circulation sur la Toile. Il s’agissait le plus souvent de versions de médiocre qualité mais plein écran, encodées au format MPEG1 (vidéo CD) qui permet d’obtenir une résolution d’image semblable au VHS. Depuis décembre dernier, grâce à l’acharnement de quelques développeurs-hackers, les fans de cinéma disposent d'un nouveau format de compression vidéo : le DivX, aussi appelé dubbed DivX pour le différencier de son défunt homonyme qui était censé devenir le standard du DVD. Développé sans aucune concertation avec l’industrie du cinéma, ce format circule pour l’instant « sous le manteau », en freeware, dans les milieux underground des « nerds » cinéphiles.

Les auteurs de cette bombe à retardement pour l’industrie cinématographique se seraient inspirés des spécifications d’un format propriétaire de compression vidéo, mis au point par Microsoft pour son Media Player, qu’ils auraient ensuite associées à la technique de compression audio MP3. Ce type d’encodage se révèle beaucoup plus performant que le MPEG1 : l'utilisateur obtient un son cinéma avec des images de bien meilleure résolution, tout en requérant beaucoup moins de ressources dans l'ordinateur. Le DivX permet de transférer le contenu d’un DVD sur un simple CD-Rom. Avec une connexion haut débit, il est possible de récupérer une version haute résolution et son cinéma de Mars Attack en moins de quatre heures et de la stocker sur un CD-Rom de 700 Mo.

Effet boule de neige

Dès la sortie des premiers encodeurs en février, de nombreux DVD ont été "rippés" (copiés) et distribués au format DivX sur des FTP pirates de la Toile. Dans le même temps, le développement de logiciels de partage de fichiers multimédia, comme Gnutella ou plus récemment Freenet, a favorisé l’émergence d’une véritable bourse d’échange de films piratés, selon le même processus que Napster avec les fichiers MP3. Jusqu'à présent, la naissance du DivX n’a guère suscité de réactions de la part des professionnels du cinéma, qui considèrent le phénomène comme marginal. On notera toutefois que le site particulier qui proposait le plug-in DivX du Media Player vient d’être fermé par l’hébergeur, sur plainte déposée par Pixar animation studios. Les contentieux autour de ce nouveau format ne font sans doute que commencer.

Edité en février 1999

La planète Web est-elle ronde ?

Un groupe de chercheurs d’Alta Vista, IBM et Compaq viennent de dresser une carte duWeb, représentant la qualité et la quantité des connexions hypertextes à l’intérieur du réseau. Les applications de ces recherches concernent les modes de référencement utilisés par les moteurs de recherche, ainsi que la mise au point d’agents intelligents pour le commerce électronique.

En septembre dernier, trois chercheurs américains de l’université Notre-Dame (Indiana) publiaient dans la revue Nature une étude scientifique accréditant l’idée d’un réseau tellement dense que 19 clics en moyenne suffiraient à relier deux documents pris au hasard sur la Toile. « Alors que l’auteur d’une page a toute liberté pour choisir le nombre de liens et d’adresses pointant vers d’autres sites, expliquaient-ils, l’ensemble du système obéit à des lois d’échelles caractéristiques d’ensembles hautement auto-organisés ». Selon eux, même si le nombre de sites Web étaient à l’avenir multiplié par dix, comme c’est actuellement prévu, le « diamètre » du Net resterait raisonnable, de l’ordre de 21 clics. Autrement dit, malgré ses apparences de réseau inextricable, condamné à une croissance exponentielle et anarchique, la toile tentaculaire ne serait en fait « qu’un tout petit monde ».

Noeud papillon effiloché

Cette vision vient d’être remise en cause par une étude menée par un groupe de chercheurs d’Alta Vista, IBM et Compaq, qui privilégient un autre modèle. D’après eux, la carte du Web ressemblerait à une sorte de noeud papillon effiloché, composé de 4 parties distinctes. Il existerait d’abord un noeud hyperconnecté, sorte de centre ville du net, qui regrouperait environ le tiers des sites Web. La distance moyenne entre deux pages situées à l’intérieur de ce cœur est évaluée à 16 clics, c’est-à-dire moins que la valeur annoncée l’an dernier par les chercheurs de l’université de l’Indiana. Une première boucle, que les chercheurs décrivent comme l’aile gauche du papillon, est composée de pages ou sites d’entrée qui mènent vers le noeud, mais auxquelles on n’a pas, ou peu, accès à partir du cœur du réseau. Une seconde boucle, l’aile droite du papillon, rassemble les sites de sortie, auxquels on peut accéder à partir du cœur, mais sans retour possible. Ces deux boucles (entrées et terminaisons) représenteraient environ 50% du contenu disponible sur le Web. Reste enfin une multitude de « filaments » épars, qui décrivent les sites déconnectés du noeud et représentent environ 20% du Web. Accessibles uniquement à partir des ailes du papillon, ces filaments forment parfois des micro-univers totalement déconnectés du reste de la Toile.

A priori, cette cartographie du Net est beaucoup plus fiable que celle imaginée l’an dernier par les chercheurs de Notre-Dame, dans la mesure où elle se fonde sur une analyse du Web en grandeur réelle, et non sur une simple simulation à partir d’un site universitaire doté de plusieurs centaines de milliers de pages. Les chercheurs de Compaq, Alta Vista et IBM contestent d’ailleurs l’idée même d’un « diamètre » du Net. « Quand on regarde l’ensemble des paires de documents prises au hasard, on s’aperçoit que pour les trois quarts d’entre elles, la distance est infinie, expliquent-ils. Tout simplement parce qu’il n’existe, dans ce cas, aucun chemin permettant de passer d’un document à l’autre ».

Vers une meilleure indexation des sites

Ces recherches ne relèvent pas de la pure abstraction mathématique. Elles ouvrent de nouvelles perspectives, notamment pour l’indexation des sites Web. On se souvient qu’en juillet dernier, une étude du NEC Research Institute indiquait que collectivement, les moteurs de recherche ne répertorient que 42% du contenu disponible sur le Web. Des progrès sensibles pourraient être obtenus en tenant compte de cette nouvelle cartographie de la Toile. Pour l’instant, les robots chargés d’élaborer les index s’appuient sur une « graine », une liste de quelques centaines de documents, servant de point de départ à toute exploration. Certains spéculaient même sur la possibilité de parcourir l’ensemble de la Toile, à partir d’une poignée de liens, voire d’un seul. On sait désormais qu’une telle exhaustivité est impossible et que des méthodes plus sophistiquées de collecte de pages devront être mises au point, en particulier pour toucher l’aile d’entrée du papillon et les filaments. Faute de tels outils, la proportion de documents visités par les moteurs de recherche risque de diminuer, provoquant une sur-représentation des premiers sites créés.

Edité en septembre 1999